«J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes. Quand je dis à ces faquins que je venais parler à leurs maîtres de la part du curé de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des seaux d'eaux dans les jambes… Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute, aussi: il n'y a que les pédicures qui vont chez les gens à cette heure-là. Je me le tins pour dit.

«Tel que je te connais, toi, je suis sûr qu'à ma place tu n'aurais jamais osé retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour même, dans l'après-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service de m'introduire auprès de leurs maîtres, toujours de la part du curé de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir été brave: ces deux messieurs étaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux hommes et deux accueils bien différents. Le comte de la rue de Lille me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu'à la solennité, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui dire. Lui de son côté me parla à peine. Il regarda la lettre du curé de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser mon adresse, et me congédia d'un geste glacial, en me disant: «Je m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque chose, je vous écrirai.»

«Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux moelles. Heureusement la réception qu'on me fit rue Saint-Guillaume avait de quoi me réchauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus réjoui, le plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme il l'aimait, son cher curé de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait de là serait sûr d'être bien accueilli rue Saint-Guillaume!… Ah! le bon homme! le brave duc! Nous fûmes amis tout de suite. Il m'offrit une pincée de tabac à la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles:

«—Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut.
D'ici là, venez me voir aussi souvent que vous voudrez.»

«Je m'en allai ravi.

«Je passai deux jours sans y retourner, par discrétion. Le troisième jour seulement, je poussai jusqu'à l'hôtel de la rue Saint-Guillaume. Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je répondis d'un air suffisant:

«—Dites que c'est de la part du curé de Saint-Nizier.»

«Il revint au bout d'un moment.

«—M. le duc est très occupé. Il prie monsieur de l'excuser et de vouloir bien passer un autre jour.»

«Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc!