Au bout d'un mois elle aimait son mari, et elle l'aimait réellement, non pas d'une affection habitude, mais d'amour véritable. Un jour elle lui écrivit une longue lettre passionnée et repentante! Il ne répondait pas. Peut-être ne la trouvait-il pas encore assez punie. Alors elle envoya lettres sur lettres, s'humilia, supplia pour rentrer, disant qu'elle aimerait mieux mourir que de continuer à vivre avec cet homme. C'était au tour de l'amant de s'appeler «cet homme.» Le rare, c'est qu'elle se cachait de lui pour écrire; car elle le croyait encore épris, et tout en demandant pardon à son mari, elle craignait l'exaltation de son amant.
«Jamais il ne me laissera partir», se disait-elle.
Aussi, lorsqu'à force de prier elle eut obtenu son pardon et que le pépiniériste—ne vous ai-je pas dit que c'était un philosophe?—eut consenti à la reprendre, cette rentrée au logis conjugal eut tous les côtés mystérieux, dramatiques d'une fuite. Positivement elle se fit enlever par son mari. Ce fut sa dernière jouissance de coupable. Un soir que le poëte, las de la vie à deux et tout fier de ses moustaches repoussées, était allé dans le monde réciter son Credo de l'amour, elle sauta dans un fiacre où son vieux mari l'attendait au bout de la rue, et c'est ainsi qu'elle revint au petit jardin d'Auteuil, à jamais guérie de son ambition d'être la femme d'un poëte… Il est vrai que ce poëte-là l'était si peu!
* * * * *
III
LA TRANSTÉVÉRINE
La pièce venait de finir. Pendant que la foule, diversement impressionnée, se précipitait au dehors, ondoyant aux lumières sur le grand perron du théâtre, quelques amis, dont j'étais, attendaient le poëte à la porte des artistes pour le féliciter. Son œuvre n'avait pourtant pas eu un immense succès. Trop forte pour l'imagination timide et banale du public de maintenant, elle dépassait le cadre de la scène, cette limite des conventions et des libertés permises. La critique pédante avait dit: «Ce n'est pas du théâtre!…» et les ricaneurs du boulevard se vengeaient de l'émotion que venaient de leur donner ces vers magnifiques en répétant: «Ça ne fera pas le sou!…» Nous, nous étions fiers de notre ami qui avait osé faire sonner, tourbillonner ses belles rimes d'or, tout l'essaim de sa ruche autour du soleil factice et meurtrier du lustre, et présenter des personnages grands comme nature, sans s'inquiéter de l'optique du théâtre moderne, des lorgnettes troubles ni des mauvais yeux.
Parmi les machinistes, les pompiers, les figurants en cache-nez, le poëte s'approcha de nous, sa grande taille courbée en deux, son collet relevé frileusement sur sa barbe grêle et ses longs cheveux déjà grisonnants. Il avait l'air triste. Les applaudissements de la claque et des lettrés, restreints à un coin de la salle, lui prédisaient un nombre très-court de représentations, les spectateurs choisis et rares, l'affiche vite enlevée sans laisser à son nom le temps de s'imposer. Quand on a travaillé pendant vingt ans, qu'on est en pleine maturité de talent et d'âge, cette résistance de la foule à vous comprendre a quelque chose de lassant, de désespérant. On en vient à se dire: «Ils ont peut-être raison.» On a peur, on ne sait plus… Nos acclamations, nos poignées de main enthousiastes le réconfortèrent un peu. «Vraiment, vous croyez? C'est si bien que cela?… C'est vrai que j'ai fait tout ce que j'ai pu.» Et ses mains brûlantes de fièvre s'accrochaient aux nôtres avec inquiétude; ses yeux pleins de larmes cherchaient un regard sincère et rassurant. C'était l'angoisse suppliante du malade demandant au médecin: «N'est-ce pas que je ne vais pas mourir?» Non! poëte, tu ne mourras pas. Les opérettes et les féeries qui ont des centaines de représentations, des milliers de spectateurs, seront oubliées depuis longtemps, envolées avec leur dernière affiche, que ton œuvre restera toujours jeune et vivante…
Pendant que sur le trottoir désert nous étions là à l'exhorter, à le remonter, une forte voix de contralto éclata au milieu de nous, trivialisée par l'accent italien.
«Hé! l'artiste, assez de pouégie… Allons manger l'estoufato!…»