Il lui fallut cinq ans pour devenir comtesse; mais enfin elle le fut… Un jour, le poëte vint en tremblant annoncer à sa mère qu'il était décidé à épouser sa maîtresse, et la vieille dame, au lieu de s'indigner, accueillit cette calamité comme une délivrance, ne voyant qu'une chose dans ce mariage, la possibilité de retourner chez son fils et d'aimer librement son petit Robert. Le fait est que la vraie lune de miel fut pour la grand'mère. D'Athis, après son coup de tête, voulut s'éloigner quelque temps de Paris. Il s'y sentait gêné. Et comme l'enfant pendu aux jupes de sa mère menait toute la maison, on alla s'établir dans le pays d'Irma, à côté des poules du père Sallé. C'était bien l'intérieur le plus curieux, le plus disparate qu'on pût imaginer. La bonne maman d'Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous les soirs au coucher de leur petit-fils. Le vieux braconnier, son bout de pipe noire rivé au coin de la bouche, l'ancienne lectrice au Château, avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis, et l'admiraient autant tous deux. L'une lui apportait de Paris tous les nouveaux jouets, les plus brillants, les plus chers; l'autre lui fabriquait des sifflets magnifiques avec des bouts de sureau; et dam! le dauphin hésitait.

En somme, parmi tous ces êtres groupés comme de force autour d'un berceau, le seul vraiment malheureux était Charles d'Athis. Son inspiration élégante et patricienne souffrait de cette vie au fond des bois, comme ces Parisiennes délicates pour qui la campagne a trop de grand air et de sève. Il ne travaillait plus, et loin de ce terrible Paris, qui se referme si vite sur les absents, il se sentait déjà presque oublié. Heureusement l'enfant était là, et, quand l'enfant souriait, le père ne pensait plus à ses succès de poëte ni au passé d'Irma Sallé.

Et maintenant, voulez-vous savoir le dénoûment de ce singulier drame? Lisez le petit billet encadré de noir que j'ai reçu il y a quelques jours, et qui est comme le dernier feuillet de cette aventure parisienne:

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«M. le comte et Mme la comtesse d'Athis ont la douleur de vous faire part de la mort de leur fils Robert.»

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Les malheureux! les voyez-vous là-bas, tous les quatre, se regardant devant ce berceau vide!…

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XII

LES CONFIDENCES D'UN HABIT À PALMES VERTES