La femme de celui-là est restée saisie de ce départ. La malheureuse en est encore à se demander: «Qu'est-ce que je lui ai fait?» Rien. Elle ne l'avait pas compris… Car il ne suffit pas d'être bonne et intelligente pour être la vraie compagne d'un artiste. Il faut encore avoir un tact infini, une abnégation souriante, et c'est cela qu'il est miraculeux de trouver chez une femme jeune, ignorante et curieuse de la vie… On est jolie, on a épousé un homme connu, reçu partout. Dame! on aime aussi à se montrer un peu à son bras. N'est-ce pas tout naturel? Le mari, au contraire, devenu plus sauvage depuis qu'il travaille mieux, trouvant l'heure courte, le métier difficile, se refuse aux exhibitions. Les voilà malheureux tous deux, et que l'homme cède ou qu'il résiste, sa vie est désormais dérangée de son courant, de sa tranquillité… Ah! que j'en ai connu de ces intérieurs disparates où la femme était tantôt bourreau, tantôt victime, plus souvent bourreau que victime, et presque toujours sans s'en douter! Tiens, l'autre soir j'étais chez le musicien Dargenty. Il y avait quelques personnes. On le prie de se mettre au piano. À peine a-t-il commencé une de ces jolies mazurkas à brandebourgs qui en font l'héritier de Chopin, sa femme se met à causer, tout bas d'abord, puis un peu plus haut. De proche en proche, le feu prend aux conversations. Au bout d'un moment, j'étais seul à écouter. Alors il a fermé le piano et m'a dit en souriant, d'un air navré: «C'est toujours comme cela ici… ma femme n'aime pas la musique.» Connais-tu rien de plus terrible? Épouser une femme qui n'aime pas votre art… Va, crois-moi, mon cher, ne te maries pas. Tu es seul, tu es libre. Garde précieusement ta solitude et ta liberté.
Le Poëte.
Parbleu! tu en parles à ton aise, toi, de la solitude. Tout à l'heure, quand je serai parti, s'il te vient des idées de travail, auprès de ton feu qui s'éteint tu les poursuivras doucement, sans sentir autour de toi cette atmosphère d'isolement si vaste, si vide que l'inspiration s'y disperse, s'y évapore… Et puis passe encore d'être seul aux heures de travail; mais il y a les moments d'ennui, de découragement, où on doute de soi, de son art. C'est alors qu'on doit être heureux de trouver là, toujours prêt et fidèle, un cœur aimant où l'on peut épancher son chagrin, sans crainte de troubler une confiance, un enthousiasme inaltérables… Et l'enfant… Ce sourire du bébé, qui s'épanouit toujours et sans cause, n'est-il pas le meilleur rajeunissement moral qu'on puisse avoir? Ah! j'ai souvent pensé à cela. Pour nous autres artistes, vaniteux comme tous ceux qui vivent du succès, de cette estime de surface, capricieuse et flottante, qu'on appelle la vogue; pour nous autres surtout, les enfants sont indispensables. Eux seuls peuvent nous consoler de vieillir… Tout ce que nous perdons, c'est l'enfant qui le gagne. Le succès qu'on n'a pas eu, on se dit: «C'est lui qui l'aura», et à mesure que les cheveux s'en vont, on a la joie de les voir repousser, frisés, dorés, pleins de vie, sur une petite tête blonde à côté de soi.
Le Peintre.
Ah! poëte, poëte… as-tu pensé aussi à toutes les becquées qu'il faut mettre au bout d'une plume ou d'un pinceau pour nourrir une couvée?…
Le Poëte.
Enfin, tu auras beau dire, l'artiste est fait pour vivre en famille, et cela est si vrai que ceux d'entre nous qui ne se marient pas s'acoquinent dans des ménages de rencontre, comme ces voyageurs qui, las d'être toujours sans logis, s'installent à la fin dans une chambre d'hôtel et passent toute leur vie sous l'étiquette banale de l'enseigne: «Ici on loge au mois et à la nuit.»
Le Peintre.
Ceux-là ont bien tort. Ils acceptent tous les ennuis du mariage et n'en connaîtront jamais les joies.
Le Poëte.