Le matin, la brume de mer se lève. On commence à être inquiet. Tout l'équipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette... Dans l'entre-pont, où les soldats sont renfermés, il fait noir; l'atmosphère est chaude. Quelques-uns sont malades, couchés sur leurs sacs. Le navire tangue horriblement; impossible de se tenir debout. On cause assis à terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs; il faut crier pour s'entendre. Il y en a qui commencent à avoir peur... Écoutez donc! les naufrages sont fréquents dans ces parages-ci; les tringlos sont là pour le dire, et ce qu'ils racontent n'est pas rassurant. Leur brigadier surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule avec ses plaisanteries:
—Un naufrage!... mais c'est très amusant, un naufrage. Nous en serons quittes pour un bain à la glace, et puis on nous mènera à Bonifacio, histoire de manger des merles chez le patron Lionetti.
Et les tringlos de rire...
Tout à coup, un craquement... Qu'est-ce que c'est? Qu'arrive-t-il?...
—Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouillé qui traverse l'entre-pont en courant.
—Bon voyage! crie cet enragé de brigadier: mais cela ne fait plus rire personne.
Grand tumulte sur le pont. La brume empêche de se voir. Les matelots vont et viennent, effrayés, à tâtons... Plus de gouvernail! La manœuvre est impossible... La Sémillante, en dérive, file comme le vent... C'est à ce moment que le douanier la voit passer; il est onze heures et demie. A l'avant de la frégate, on entend comme un coup de canon... Les brisants! les brisants!... C'est fini, il n'y a plus d'espoir, on va droit à la côte... Le capitaine descend dans sa cabine... Au bout d'un moment, il vient reprendre sa place sur la dunette,—en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir.
Dans l'entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien dire... Les malades essayent de se redresser... le petit brigadier ne rit plus... C'est alors que la porte s'ouvre et que l'aumônier paraît sur le seuil avec son étole:
—A genoux, mes enfants!
Tout le monde obéit. D'une voix retentissante, le prêtre commence la prière des agonisants.