J'accepte, je remercie. Me voilà dehors.

Au quartier juif, tout le monde est sur pied. L'affaire fait déjà grand bruit. Personne aux échoppes. Brodeurs, tailleurs, bourreliers,—tout Israël est dans la rue... Les hommes—en casquette de velours, en bas de laine bleue—gesticulent bruyamment, par groupes... Les femmes, pâles, bouffies, raides comme des idoles de bois dans leurs robes plates à plastron d'or, le visage entouré de bandelettes noires, vont d'un groupe à l'autre en miaulant... Au moment où j'arrive, un grand mouvement se fait dans la foule. On s'empresse, on se précipite... Appuyé sur ses témoins, le juif—héros de l'aventure—passe entre deux haies de casquettes, sous une pluie d'exhortations:

—Venge-toi, frère: venge-nous, venge le peuple juif. Ne crains rien: tu as la loi pour toi.

Un affreux nain, puant la poix et le vieux cuir, s'approche de moi d'un air piteux, avec de gros soupirs:

—Tu vois! me dit-il. Les pauvres juifs, comme on nous traite! C'est un vieillard! regarde. Ils l'ont presque tué.

De vrai, le pauvre Iscariote a l'air plus mort que vif. Il passe devant moi,—l'œil éteint, le visage défait: ne marchant pas, se traînant... Une forte indemnité est seule capable de le guérir; aussi ne le mène-t-on pas chez le médecin, mais chez l'agent d'affaires.

————

Il y a beaucoup d'agents d'affaires en Algérie, presque autant que de sauterelles. Le métier est bon, paraît-il. Dans tous les cas, il a cet avantage qu'on y peut entrer de plain-pied, sans examens, ni cautionnement, ni stage. Comme à Paris nous nous faisons hommes de lettres on se fait agent d'affaires en Algérie. Il suffit pour cela de savoir un peu de français, d'espagnol, d'arabe, d'avoir toujours un code dans ses fontes et sur toute chose le tempérament du métier.

Les fonctions de l'agent sont très variées: tour à tout avocat, avoué, courtier, expert, interprète, teneur de livres, commissionnaire, écrivain public, c'est le maître Jacques de la colonie. Seulement Harpagon n'en avait qu'un, de maître Jacques, et la colonie en a plus qu'il ne lui en faut. Rien qu'à Milianah, on les compte par douzaines. En général, pour éviter les frais de bureau, ces messieurs reçoivent leurs clients au café de la grand'place et donnent leurs consultations—les donnent-ils?—entre l'absinthe et le champoreau.

C'est vers le café de la grand'place que le digne Iscariote s'achemine, flanqué de ses deux témoins. Ne les suivons pas.