Tu as dû l'apercevoir en voiture avec la duchesse, roulant sur les routes de Mousseaux, ce d'Athis, Samy, comme on l'appelle, un long, mince, chauve, cassé en deux, la figure fripée, d'un blanc de cire, une barbe noire jusqu'au milieu de la poitrine, comme si tous les cheveux qui lui manquent étaient tombés dans cette barbe; un homme qui ne parle pas, et qui, lorsqu'il vous regarde, semble scandalisé que vous osiez respirer dans le même air que lui. Ministre plénipotentiaire, réservé, subtil, le genre britannique,—il est petit neveu de lord Palmerston,—on le cote très haut à l'Institut et au quai d'Orsay. C'est, paraît-il, le seul de nos chargés d'affaires que Bismarck n'ait jamais osé regarder en face. On le dit sur le point d'occuper une de nos grandes ambassades. Que deviendra la duchesse? Le suivre, quitter Paris? c'est bien grave pour cette mondaine. Et puis, à l'étranger, acceptera-t-on cette liaison équivoque et reconnue, consacrée ici comme un mariage, grâce à la tenue, aux ménagements gardés et au triste état du duc, hémiplégique, plus vieux de vingt ans que sa femme qui est aussi sa nièce?

Sans doute, le prince s'entretenait de ces choses graves avec Lavaux et Mme Astier, quand je me suis approché d'eux. Nouveau venu dans n'importe quel monde, on s'aperçoit bientôt comme on en est peu, au courant de rien, des mots, des idées, un importun. Je m'en allais, quand la bonne Mme Astier me rappelle: «Montez donc le voir... il sera si heureux...» Et je monte vers mon vieux maître, par un étroit escalier intérieur. Du fond du corridor, j'entends sa forte voix: «C'est vous, Fage?

—Non, mon bon maître.

—Tiens, Freydet! Prenez garde, baissez la tête...»

Impossible, en effet, de se tenir debout dans cette soupente, et quelle différence avec les archives du ministère où je le vis la dernière fois, cette haute galerie tapissée de cartons.

«Un chenil, n'est-ce pas? m'a dit l'excellent homme en souriant, mais si vous saviez quels trésors!...» Et son geste indiquait un grand classeur renfermant au moins dix mille pièces autographiques des plus rares, recueillies par lui en ces dernières années. «Il y en a, de l'histoire, là-dedans, répétait-il en se montant, agitant sa loupe à grimoire; et de la neuve et de la solide, quoi qu'ils en aient!»

Au fond, il me semblait assombri et nerveux. On a été si dur avec lui. Cette destitution brutale; et puis, comme il continuait à publier des livres d'histoire très documentés, n'a-t-on pas dit qu'il avait décatalogué des pièces du fonds Bourbon. Et d'où est venue cette calomnie? de l'Institut même, de ce baron Huchenard qui se fait appeler le prince des autographiles français, et que la collection Astier désespère. De là une guerre hypocrite et sauvage, un lancinement de perfidies, d'attaques en dessous. «Jusqu'à mes Charles-Quint... mes Charles-Quint qu'on me conteste maintenant... Pourquoi, je vous demande? Pour un lapsus, une vétille: Maître Rabelais au lieu de frère Rabelais... comme si la plume des Empereurs ne fourchait jamais... Mauvaise foi! mauvaise foi!» Et voyant que je m'indignais avec lui, mon bon maître me prit les mains: «Laissons ces vilenies... Mme Astier vous a dit, n'est ce pas, pour votre livre? Il y en a encore un peu trop pour mon goût... mais, n'importe! je suis content.» Ce dont il y a trop dans mes vers, c'est ce qu'il appelle la mauvaise herbe, imagination, fantaisie; au lycée, déjà, il nous faisait la guerre là-dessus, arrachant, épluchant. Maintenant, écoute ceci, ma Germaine; mot pour mot la fin de notre entretien.

Moi: «Pensez vous, mon maître, que j'aie quelque chance pour le prix Boisseau?»

Le maître: «Après ce livre-là, mon cher enfant, ce n'est pas un prix, c'est un fauteuil qu'il vous faut. Loisillon en a dans l'aile, Ripault ne durera pas longtemps... Ne bougez pas, laissez moi faire... Pour moi, dès ce moment, votre candidature est posée...»

Qu'ai-je dit ou répondu? Je n'en sais rien. Tel était mon trouble heureux qu'il me semble rêver encore. Moi, moi, de l'Académie française!... Oh! soigne-toi, soeur chérie, guéris tes maudites jambes, que tu puisses venir à Paris pour le grand jour, voir ton frère l'épée au côté, dans l'habit vert brodé de palmes, prendre place parmi tout ce que la France compte d'illustre. Tiens! la tête me tourne, je t'ombrasse vite et vais me coucher,