Ils murmurent ces quelques mots du bout des lèvres, sans se regarder, sans qu'un muscle anime leurs faces officielles, l'aide de camp assis près de son maître dont il imite le nasillement, le geste rare et la posture immobile au bord du divan, le bras arrondi sur la hanche, raide comme à la parade ou sur le devant de la loge impériale au théâtre Michel. Debout, devant eux, le vieux Réhu ne veut pas s'asseoir, ni cesser de parler, de remuer ses poudreux souvenirs de centenaire. Il a tant connu de gens, s'est habillé de tant de modes différentes! et plus c'est loin, mieux il se rappelle. «J'ai vu ça, moi.» Il s'arrête une minute à la fin de chaque anecdote, les yeux au lointain, vers le passé fuyant, puis repart sur une autre histoire. Il était chez Talma, à Brunoy, ou dans le boudoir de Joséphine, plein de boîtes à musique, de colibris en brillants, gazouillant et battant des ailes. Le voici qui déjeune avec Mme Tallien, rue de Babylone. Il la dépeint nue jusqu'aux flancs, ses beaux flancs en galbe de lyre, un long pagne de cachemire battant ses jambes à cothurnes, les épaules recouvertes par les cheveux frisés et tombants. Il a vu cela, lui, toute cette chair d'espagnole, grassouillette et pâle, nourrie de blancs-mangers; et ce souvenir fait grésiller ses petits yeux sans cils au fond de leurs orbites.
Dehors sur la terrasse, dans la nuit tiède du jardin, on cause à mi-voix, des rires étouffés traversent l'ombre où les cigares font un cercle de points rouges. C'est Lavaux qui s'amuse à demander au jeune garde-noble pour Danjou et Paul Astier l'histoire de la barrette et du zucchelo: «Monsignor il me dit: Popino...
—Et la dame, comte, la dame de la gare?...
—Cristo, qu'elle était bella!» dit l'Italien d'une voix sourde; et, tout de suite, pour corriger ce qu'il y a de trop goulu dans son aveu, il ajoute doucereusement: «Sympathica, surtout, sympathica!...» Belles et sympathiques, toutes les parisiennes lui semblent ainsi. Ah! s'il n'était pas obligé de reprendre son service... Et mis en verve par les vins de France, il raconte sa vie aux gardes-nobles, les bonis du métier, l'espoir qu'ils ont tous en entrant là de faire un beau mariage, de conquérir, un jour d'audience pontificale, quelque riche anglaise catholique, ou la fanatique espagnole venue de l'Amérique du sud pour apporter son offrande au Vatican. «L'ouniforme est zouli, comprenez; et pouis les enfortounes del Saint-Père cela nous donne à nous autres ses soldats oun prestigio roumanesque, cevaleresque, qualque sose qui plaît aux dames zénéralementé.»
C'est vrai qu'avec sa jeune tête virile, ses broderies d'or doucement brillantes sous la lune, son collant de peau blanche, il rappelle les héros de l'Arioste ou du Tasse.
«Eh bien! mon cher Pepino, dit le gros Lavaux de son ton raillard et mauvais chien, la belle affaire que vous cherchez, vous l'avez tout près d'ici, sous la main...
—Comé!... sous la main!...»
Paul Astier tressaille et tend l'oreille. Dès qu'on parle d'un riche mariage, il croit qu'on veut lui souffler le sien.
«La duchesse, parbleu!... Le vieux Padovani est à sa dernière attaque...
—Ma... lé prince d'Athis?...