De surprise plus agréable, la parfaite amie n'aurait su vraiment en imaginer. Avoir là, devant soi, pour soi, presque dans la figure, ce joli tourbillon de tulle, ce souffle haletant, jeune et frais, entendre tous les nerfs tendus du petit être craquer, vibrer comme les écoutes d'une voile, quelles délices! et monseigneur n'est pas seul à les savourer. Dès la première pirouette, les hommes se sont rapprochés, formant un cercle brutal et serré d'habits noirs en dehors duquel les rares femmes présentes en sont réduites à regarder de loin. Le grand-duc est confondu, bousculé dans cette presse, car à mesure que se précipite la sarabande, le cercle se rétrécit, jusqu'à gêner l'évolution de la danse; et, penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la nuque avancée, leurs cordons, leurs grand-croix ballant comme des sonnailles, montrent des rictus de plaisir qui ouvrent jusqu'au fond des lèvres humides, des bouches démeublées, laissent entendre de petits rires semblables à des hennissements. Même le prince d'Athis humanise la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de grâce dansante qui, du bout de ses pointes, décroche tous ces masques mondains; et le turc Mourad-Bey qui n'a pas dit un mot de la soirée, affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses narines, désorbite ses yeux, pousse les cris gutturaux d'un obscène et démesuré Caragouss. Dans ce frénétisme de vivats, de bravos, la fillette volte, bondit, dissimule si harmonieusement le travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la distraction d'une libellule, sans les quelques points de sueur sur la chair gracile et pleine du décolletage et le sourire en coin des lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la fatigue du ravissant petit animal.
Paul Astier, qui n'aime pas la danse, est resté à fumer sur la terrasse. Les applaudissements lui arrivent lointains avec les grêles accords du piano, accompagnement d'une songerie profonde où il voit clair peu à peu en lui-même, comme il aperçoit, ses yeux se faisant à l'ombre, les grands fûts des arbres du jardin, leurs feuillages frémissants, le treillage fin et serré d'une façade dans le goût ancien appuyée au mur du fond, en perspective... C'est dur, d'arriver; il en faut, du souffle, pour atteindre ce qu'on vise, ce but que l'on croit toucher, toujours reculé, toujours plus haut... Cette Colette! à chaque instant, il semble qu'elle va lui tomber dans les bras; puis quand il revient, c'est à recommencer, une conquête à refaire. On dirait qu'en, son absence quelqu'un s'amuse à détruire son ouvrage. Qui?... Le mort, pardi! ce sale mort... Il faudrait être là du matin au soir, près d'elle; mais comment faire, avec la vie, les corvées, tant de courses pour l'argent?
Un pas léger, un frôlement épais de velours, c'est sa mère qui le cherche et s'inquiète: Pourquoi ne vient-il pas au salon avec tout le monde? Elle s'accoude au balustre près de lui, veut savoir ce qui le préoccupe.
«Rien, rien...» Puis pressé, questionné: Eh bien! il a... il a... qu'il en a assez de cette vie de crevage de faim. Toujours des billets, des protêts... Boucher un trou pour en rouvrir un autre... Il est à bout, il n'en peut plus, là!...
Du salon viennent de grands cris, des rires fous, et la voix blanche de Valère, le chef de la danse, faisant mimer à Déa la charge d'un ballet vieux style: «Un battement... deux battements... l'Amour méditant un larcin...»
«Qu'est-ce qu'il te faut? chuchote la mère toute tremblante. Jamais elle ne l'a vu ainsi.
—Non, inutile, tu ne pourrais pas... c'est trop lourd.»
Elle insiste: «Combien?
—Vingt mille!...» et chez l'huissier demain, avant cinq heures ... sans quoi, la saisie, la vente, un tas de malpropretés dont, plutôt que d'avoir la honte... Il mâchonne rageusement son cigare et ses mots: «... mieux me faire sauter le caisson.»
Ah! il n'en faut pas plus: «Tais-toi, tais-toi... demain avant cinq heures...» Et des mains passionnées, furieuses, se jettent à ses lèvres pour en arracher, pour y renfoncer l'horrible parole de mort.