—Puis, si vous voulez que je vous dise...» Elle avouait, hésitante, que cet homme tout nu sur son lit de camp ne lui paraissait vraiment pas convenable, on pouvait croire à un portrait: «Et voyez-vous ce pauvre Herbert, si réservé, si correct... De quoi aurait-on l'air?

—Le fait est qu'en y songeant...» fit Paul très sérieux; et jetant son ami Védrine par-dessus bord aussi tranquillement qu'une portée de petits chats: «Après tout, si cette figure vous déplaît, on en mettra une autre, ou même pas du tout. Ce sera plus saisissant, la tente vide, le lit dressé, et personne...»

La princesse ravie, surtout à l'idée qu'on ne verrait pas le vilain couche-tout-nu: «Oh! quel bonheur... comme vous êtes gentil... Tenez, maintenant je puis vous le dire, j'en ai pleuré toute la nuit.»


Comme toujours, en arrêtant au grand portail, le valet de pied prit les couronnes et suivit à distance, pendant que Colette et Paul montaient sous le soleil lourd par un chemin amolli des averses de tout à l'heure; elle s'appuyait à son bras, s'excusait de temps en temps: «Je vous fatigue...» A quoi, lui, faisait non de la tête avec un sourire triste. Peu de monde au cimetière. Un jardinier, un gardien saluaient respectueusement au passage la princesse, une habituée; mais lorsqu'ils eurent quitté l'avenue, franchi les terrasses supérieures, ce fut la solitude et l'ombre avec des cris d'oiseaux sous les feuilles, mêlés à ce grincement des scies, à ces coups métalliques d'instruments taillant la pierre qu'on entend toujours au Père-Lachaise, comme dans une ville jamais finie, en permanente construction.

Deux ou trois fois Mme de Rosen avait surpris le regard irrité de son compagnon vers le grand laquais en longue lévite, cocarde au chapeau, éternel et lugubre accompagnateur de leur amour, et dans son empressement à lui plaire aujourd'hui: «Attendez,» dit-elle en s'arrêtant. Elle se chargea elle-même des fleurs, des couronnes, puis congédia le domestique, et ils furent tout à fait seuls dans l'allée tournante. Cette attention gentille ne défronça pas les sourcils de Paul, et comme il avait passé au bras qui lui restait libre trois ou quatre disques de violettes russes, immortelles, lilas de perse, sa colère contre le défunt montait encore. Il pensait rageusement: «Tu me paieras ça.» Elle, au contraire, se sentait singulièrement heureuse, épanouie dans cet égoïsme de santé et de vie qui nous prend aux endroits de mort. Peut-être la chaleur du jour, ces fleurs embaumées, mêlant leur arome à celui plus fort des ifs et des buis, de la terre mouillée s'évaporant au soleil et aussi à une autre odeur, âcre, fade, pénétrante, qu'elle connaissait bien, mais qui, ce jour-là, ne l'écoeurait pas comme ordinairement, la grisait plutôt.

Tout à coup, elle frissonna. Sa main sur le bras du jeune homme, il venait de la saisir dans la sienne, brusquement, et il la serrait, l'étreignait comme un corps de femme, cette petite main qui n'avait pas le courage de s'en aller. Il cherchait à en écarter les doigts menus pour les croiser aux siens, y entrer, l'avoir toute; mais la main résistait, se contractait sous le gant: «Non, non... jamais!» et pendant ce temps, ils continuaient à marcher, l'un près de l'autre, sans parler, sans se regarder, très émus, car tout est relatif dans la volupté et c'est la résistance qui fait le désir. Enfin, elle se donna, s'ouvrit, cette petite main serrée, et leurs doigts se crochèrent à écarteler leurs gants; une minute délicieuse de plein aveu, de possession complète. Mais, tout de suite, l'orgueil de la femme se réveilla. Elle voulut parler, prouver qu'elle restait intacte, que cela se passait loin d'elle, même qu'elle l'ignorait parfaitement, et ne trouvant rien à dire, elle lisait tout haut l'épitaphe d'une tombe à plat dans les ronces: «Augusta, 1847,» et lui, haletant, murmurait: «Une histoire d'amour, sans doute.» Des merles sifflaient sur leurs têtes, des mésanges, grinçant un peu comme ce bruit de bâtisse, qui ne cessait pas au lointain.

Ils arrivaient dans la vingtième division, cette partie du cimetière qui est comme le vieux Paris du Père-Lachaise, les allées plus étroites, les arbres plus hauts, les tombes plus serrées, un enchevêtrement de grilles, de colonnes, de temples grecs, de pyramides, d'anges, de génies, de bustes, d'ailes ouvertes ou repliées. De ces tombes, vulgaires, baroques, originales, simples, emphatiques, prétentieuses ou timides, comme furent les existences qu'elles recouvraient, les unes avaient la pierre de leur caveau fraîchement ravalée, chargée de fleurs, d'ex-votos et de petits jardins d'une grâce minuscule et chinoise. A d'autres, verdissaient ou se fendaient les dalles moussues, chargées de ronces et d'herbes hautes; mais toutes montraient des noms connus, des noms bien parisiens, notaires, magistrats, commerçants notables, alignant là leur devanture comme aux quartiers de basoche ou de négoce, et même de doubles noms alliant deux familles, association de richesse ou de situation, signatures prospères disparues du Bottin, des en-dos de banque et se retrouvant immuables sur les caveaux. Et Mme de Rosen les signalait: «Tiens... les un tel...» de la même exclamation surprise et presque joyeuse dont elle saluait une voiture au bois. «Mario!... était-ce le chanteur?...» toujours pour feindre d'ignorer l'étreinte de leurs deux mains.

Mais la porte d'un caveau grinça près d'eux, quelqu'un se montra, une grosse dame en noir, ronde et fraîche, qui portait un petit arrosoir, faisait son ménage mortuaire, soignait le jardinet, la chapelle, tranquille comme à la campagne dans un cabanon marseillais. Par-dessus l'entourage, elle les salua d'un bon sourire affectueux et résigné qui semblait dire: «Allez, aimez-vous, la vie est courte, il n'y a que cela de bon.» Gênées, leurs mains se décroisèrent; et subitement allégée du mauvais charme, la princesse passa devant, un peu confuse, prit au plus court à travers les tombes pour joindre plus vite le mausolée du prince.

Il occupait, tout en haut de la «vingtième,» un vaste terre-plein gazonné et fleuri que fermait une grille en fer forgé, basse et lourde, dans le sentiment de la grille du tombeau des Scaliger, à Florence. L'aspect général, ainsi voulu, était trapu et fruste, bien la tente primitive à gros plis rudes de toile passée au tanin dont la pierre dalmate donnait les tons rougeâtres. Trois larges degrés de cette même pierre, puis la baie s'ouvrait, flanquée de piédestaux et de hauts trépieds funéraires en bronze noir, comme vernissé. Au-dessus de l'entrée, les armes des Rosen dans un grand cartouche, de bronze encore, qui suspendait ainsi, devant sa tente, l'écu du bon chevalier endormi.