«Tenez, ma petite, voulez-vous un bon conseil... filez, sauvez-vous... Samy partira dans huit jours... ne l'attendez pas, prenez Lavaux, il connaît Pétersbourg, vous installera en attendant... Sans compter que vous vous épargnerez ainsi quelque scène pénible avec la duchesse. Ces Corses, vous savez, il faut s'attendre à tout.
—Oui, partir... peut-être...» Mme de Rosen y voyait surtout l'avantage d'échapper à de nouvelles obsessions, d'éloigner la chose de là-bas, son égarement d'une minute.
«Le tombeau?... ajouta Mme Astier devant son hésitation... C'est le tombeau qui vous inquiète?... Mais Paul le finira bien sans vous... Allons, ne pleurez plus, mignonne, l'arrosage vous va, mais vous moisiriez, à la fin.» Et s'en allant, dans le jour qui tombait, attendre l'omnibus du Roule, la bonne dame soupirait: «Ouf!... d'Athis ne saura jamais ce que son mariage me coûte!» Alors le sentiment de sa fatigue, le besoin qu'elle aurait eu d'un bon repos après tant de corvées, la fit songer subitement que la plus fatigante de toutes l'attendait. La rentrée, la scène. Elle n'avait pas encore eu le temps d'y arrêter son esprit; à présent, elle y courait, chaque tour de roue de la lourde voiture l'en rapprochait. D'avance, elle en frissonnait toute, non de peur; mais les cris, la démence, la grosse voix brutale d'Astier-Réhu, ce qu'il faudrait répondre, et la malle! la malle qu'on allait revoir... Mon Dieu, quel ennui!... Si lasse de sa nuit, de sa journée... Oh! pourquoi cela ne pouvait-il être pour demain?... Et la tentation lui venait, au lieu d'avouer tout de suite: «C'est moi...» de détourner les soupçons sur quelqu'un, Teyssèdre par exemple, jusqu'au lendemain matin; au moins, elle aurait sa nuit tranquille.
«Ah! voilà madame... Il y en a, du nouveau!» dit Corentine accourant ouvrir, bouleversée, sa petite vérole plus ressortie que d'habitude, comme dans les grandes émotions. Mme Astier voulut gagner sa chambre, mais la porte du cabinet s'était ouverte, un impérieux: «Adélaïde!» la força d'entrer. Léonard l'accueillit avec une figure extraordinaire qu'éclairait la lampe sous son globe. Il lui prit les deux mains, l'attira bien dans la lumière, puis d'une voix tremblante: «Loisillon est mort...» et il l'embrassa sur les deux joues.
Rien! Il ne savait rien encore, n'était pas monté aux archives; il marchait depuis deux heures dans son cabinet, impatient de la voir, de lui donner cette nouvelle si importante pour eux, toute leur vie changée avec ces trois mots:
«Loisillon est mort!»
VII
Mademoiselle Germaine de Freydet
Clos-Jallanges.