... Des pas, des rires sonnent sur le pont, se rapprochent: Des étudiants revenant au quartier avec leurs maîtresses. Il a peur d'être reconnu, se lève, s'appuie à la rampe; et, pendant que la bande le frôle sans le voir, il songe amèrement qu'il ne s'est jamais amusé, jamais donné un beau soir comme celui-là, pour chanter follement sous les étoiles,—l'ambition toujours tendue, en marche vers cette coupole de temple, qui lui a fourni en retour... quoi? Rien, le Néant... Déjà, il y a bien longtemps, le jour de sa réception, les discours finis, les malices échangées, il a eu cette impression de vide et d'espoir mystifié; dans le fiacre qui le ramenait chez lui pour quitter l'habit vert, il se disait: «Comment! J'y suis?... Ce n'est que ça!» Depuis, à force de se mentir, de répéter avec ses collègues que c'était bon, exquis, les délices des délices, il a fini par y croire... Mais, à présent, le voile est tombé, il y voit clair et voudrait crier par cent voix à la jeunesse française: «Ce n'est pas vrai... On vous trompe... L'Académie, un leurre, un mirage!... Faites votre route et votre oeuvre, en dehors d'elle... Surtout, ne lui sacrifiez rien, car elle n'a rien à vous donner de ce que vous n'apporterez pas, ni le talent, ni la gloire, ni le suprême contentement de soi... Ce n'est ni un recours, ni un asile, l'Académie!... Idole creuse, religion qui ne console pas. Les grandes misères de la vie vous assaillent là comme ailleurs... On s'y est tué, sous cette coupole; on y est devenu fou! Et ceux qui dans leur détresse se sont tournés vers elle, qui lui ont tendu des bras découragés d'aimer ou de maudire, n'y ont étreint qu'une ombre... et le vide... le vide...»
Il parle tout haut, tête nue, tenant le parapet à deux mains, le vieux professeur, comme autrefois, à son cours, au rebord de sa chaire. En bas, le fleuve roule, nuancé de nuit, entre ses files de réverbères, qui clignotent avec cette vie silencieuse de la lumière, inquiétante comme tout ce qui se meut, regarde, et ne s'exprime pas. Sur la berge un chant d'ivrogne festonne en s'éloignant:
«Quand Cupidon... le matin... che réveille...»
Quelque Auvergnat en goguette regagnant son bateau à charbon. Cela lui rappelle Teyssèdre, le frotteur, et son verre de vin frais; il le voit essuyant sa bouche d'un revers de manche: «Il n'y a que cha de bon dans la vie!» Même cette humble joie de nature, lui, ne l'a pas connue, il est obligé de l'envier. Et se sentant seul, sans recours, sans une épaule pour pleurer, il comprend que cette gueuse là-haut avait raison et qu'il faut la faire une bonne fois, sa malle!...
Des sergents de ville trouvèrent, au matin, sur un banc du pont des Arts, un chapeau à larges bords, un de ces chapeaux qui gardent un peu de la physionomie de leur propriétaire. Dedans, une grosse montre en or, une carte de visite au nom de «Léonard Astier-Réhu, secrétaire perpétuel de l'Académie française,» sabrée en travers, de cette ligne au crayon: «Je meurs ici volontairement...» Oh! oui, bien volontairement! Et mieux encore que sa petite phrase d'une longue et ferme écriture, l'expression de ses traits, les dents serrées, la mâchoire avançante et violente disaient sa ferme résolution de mourir, quand, après une matinée de recherches, les mariniers le retirèrent des larges maillons d'un filet de fer entourant des bains de femmes, tout près du pont. Il fut porté d'abord au poste de secours où le secrétariat de l'Institut vint le reconnaître. Ce n'était pas le premier Perpétuel qu'on tirait de la Seine; même chose s'était déjà produite du temps de Picheral le père, presque dans les mêmes circonstances. Aussi Picheral le fils n'en semblait pas très ému, curieux seulement à voir frétiller sur la large berge, en habit, le crâne nu et luisant comme un jeton.
L'horloge du palais Mazarin sonnait une heure quand le brancard du poste, au pas lourd des porteurs, entra sous la voûte, marquant son chemin de sinistres mouillures. Au bas de l'escalier B, on reprit haleine. Un grand carré de ciel bleu se découpait au-dessus de la cour aveuglante de soleil. La toile du brancard un instant soulevée, les traits de Léonard Astier-Réhu se montrèrent une dernière fois à ses collègues de la commission du dictionnaire qui venaient de lever la séance en signe de deuil. Ils se tenaient autour, la tête découverte, moins tristes encore que saisis et scandalisés. Des curieux s'arrêtaient aussi, des ouvriers, petits employés, apprentis, car l'Institut sert de passage entre la rue Mazarine et le quai; parmi eux, le candidat Freydet qui, tout en s'essuyant les yeux, pleurant son maître, son bon maître, songeait au fond de lui, et non sans quelque honte, qu'un nouveau fauteuil était vacant.
Juste à ce moment le vieux Jean Réhu descendait pour sa promenade de digestion. Il ne savait rien, parut étonné devant cette foule qu'il dominait des dernières marches de l'escalier et s'approcha pour voir, malgré ceux qui l'éloignaient d'un geste effaré. Comprit-il? Reconnut-il? Ses traits restaient immobiles, ses yeux aussi inexpressifs que ceux de la Minerve, là-bas, sous son casque de bronze; puis, ayant bien regardé, pendant qu'on rabattait la toile à raies sur le pauvre visage du mort, il s'en alla, droit, fier, son ombre immense à côté de lui, véritable Immortel, celui-là, et son hochement de tête semblait dire:
«J'ai encore vu ça, moi!»
FIN