En mettant ses récits bout à bout, on arrivait à des combinaisons stupéfiantes; Bompard, dans la même année, commandait une compagnie de déserteurs polonais et tcherkesses au siège de Sébastopol, dirigeait la chapelle du roi de Hollande, du dernier bien avec la soeur du roi, ce qui lui avait valu six mois de casemate à la forteresse de la Haye, mais ne l'empêchait pas, toujours à la même date, de pousser une pointe de Laghouat à Gadamès, en plein désert africain… Tout cela, débité avec un fort accent du Midi tourné au solennel, très peu de gestes, mais des jeux de physionomie mécaniques, fatigants à regarder comme les évolutions du verre cassé dans un kaléidoscope.
Le présent de Bompard n'était pas moins obscur et mystérieux que son passé. Où vivait-il? de quoi? Tantôt il parlait de grandes affaires d'asphalte, d'un morceau de Paris à bitumer d'après un système économique; puis subitement, tout à sa découverte d'un infaillible remède contre le phylloxera, il n'attendait qu'une lettre du ministère pour toucher la prime de cent mille francs, régler sa note à la petite crémerie où il mangeait et dont il avait rendu les patrons à moitié fous avec son mirage enragé d'espérances extravagantes.
Ce Méridional en délire faisait la joie de Roumestan. Il l'emmenait toujours avec lui, s'en servait comme d'un plastron, le poussant, le chauffant, mettant sa folie en verve. Quand Numa s'arrêtait pour parler à quelqu'un sur le boulevard, Bompard s'écartait d'un pas digne avec le geste de rallumer son cigare. On le voyait aux enterrements, aux premières, demandant tout affairé: «Avez-vous vu Roumestan?» Il arrivait à être aussi connu que lui. À Paris, ce type de suiveur est assez fréquent, tous les gens connus traînent après eux un Bompard, qui marche dans leur ombre et s'y découpe une sorte de personnalité. Par hasard, le Bompard de Roumestan en avait une absolument à lui. Mais Rosalie ne pouvait souffrir ce comparse de son bonheur, toujours entre elle et son mari, remplissant les rares moments où ils auraient pu être seuls. Les deux amis parlaient ensemble un patois qui la mettait à part, riaient de plaisanteries locales intraduisibles. Ce qu'elle lui reprochait surtout, c'était ce besoin de mentir, ces inventions, auxquelles elle avait cru d'abord, tellement l'imposture restait étrangère à cette nature droite et franche, dont le plus grand charme était l'accord harmonieux de la parole et de la pensée, accord sensible dans la sonorité, l'assurance de sa voix de cristal.
«Je ne l'aime pas… c'est un menteur…» disait-elle d'un accent profondément indigné, qui amusait beaucoup Roumestan. Et, défendant son ami:
«Mais non, ce n'est pas un menteur…, c'est un homme d'imagination, un dormeur éveillé, qui parle ses rêves… Mon pays est plein de ces gens-là… C'est le soleil, c'est l'accent… Vois ma tante Portal… Et moi-même, à chaque instant, si je ne me surveillais pas…»
Une petite main protestait, lui fermait la bouche: «Tais-toi, tais-toi… Je ne t'aimerais plus si tu étais de ce Midi-là.»
Il en était bien pourtant; et malgré la tenue parisienne, le vernis mondain qui le comprimait, elle allait le voir sortir ce terrible Midi, routinier, brutal, illogique. La première fois, ce fut à propos de religion: là-dessus, comme sur tout le reste, Roumestan avait la tradition de sa province. Il était le Provençal catholique, qui ne pratique pas, ne va jamais à l'église que pour chercher sa femme à la fin de la messe, reste dans le fond près du bénitier, de l'air supérieur d'un papa à un spectacle d'ombres chinoises, ne se confesse qu'en temps de choléra, mais se ferait pendre ou martyriser pour cette foi non ressentie, qui ne modère en rien ni ses passions ni ses vices.
En se mariant, il savait que sa femme était du même culte que lui, que le curé de Saint-Paul avait eu pour eux des éloges en rapport avec les cierges, les tapis, les étalages de fleurs d'un mariage de première classe. Il n'en demanda pas plus long. Toutes les femmes qu'il connaissait, sa mère, ses cousines, la tante Portal, la duchesse de San-Donnino, étaient des catholiques ferventes. Aussi fut-il très surpris, après quelques mois de mariage, de voir que Rosalie ne pratiquait pas. Il lui en fit l'observation:
— Vous n'allez donc jamais à confesse?
— Non, mon ami, dit-elle, sans s'émouvoir… ni vous non plus, à ce que je vois.