Rosalie approcha son front où Numa posait timidement les lèvres.

«Non, non… pas ça… à pleins bras, comme quand on s'aime…»

Il saisit sa femme, l'étreignit d'un long sanglot, pendant que tombait la nuit dans la grande chambre, par pitié pour celle qui les avait jetés sur le coeur l'un de l'autre. Ce fut sa dernière manifestation de vie. Elle resta dès lors absorbée, distraite, indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle, sans répondre à ces désolations du départ, où il n'y a pas de réponse, gardant sur son jeune visage cette expression de sourde et hautaine rancune de ceux qui meurent trop tôt pour leur ardeur de vivre et à qui les désillusions n'avaient pas dit leur dernier mot.

XX
UN BAPTÊME

Le grand jour, en Aps, c'est le lundi, le jour du marché.

Bien avant l'aube, les routes qui conduisent à la ville, ces grands chemins déserts d'Arles et d'Avignon où la poussière a l'aspect tranquille d'une tombée de neige, s'agitent au lent grincement des charrettes, aux caquets des poules dans leurs claires-voies, aux abois des chiens galopants, à ce ruissellement d'averse que fait le passage d'un troupeau, avec la longue roulière du berger qui se dresse portée par une houle bondissante. Et les cris des bouviers haletant après leurs bêtes, le son mat des coups de trique sur les flancs rugueux, des silhouettes équestres armées de tridents à taureaux, tout cela s'engouffre à tâtons sous les portails dont les créneaux festonnent le ciel constellé, se répand sur le Cours qui cerne la ville endormie reprenant à cette heure son caractère de vieille cité romaine et sarrasine, aux toits irréguliers, aux pointus moucharabiehs au- dessus d'escaliers ébréchés et branlants. Ce grouillement confus de gens et de bêtes somnolentes s'installe sans bruit entre les troncs argentés des gros platanes, déborde sur la chaussée, jusque dans les cours des maisons, remue des odeurs chaudes de litières, des arômes d'herbes et de fruits mûrs. Puis au réveil, la ville se trouve prise de partout par un marché immense, animé, bruyant, comme si toute la Provence campagnarde, hommes et bestiaux, fruits et semailles, s'était levée, rapprochée dans une inondation nocturne.

C'est alors un merveilleux coup d'oeil de richesse rustique, variant selon la saison. À des places désignées par un usage immémorial, les oranges, les grenades, les coings dorés, les sorbes, les melons verts et jaunes s'empilent aux éventaires, en tas, en meules, par milliers; les pêches, figues, raisins s'écrasent dans leurs paniers d'expédition, à côté des légumes en sacs. Les moutons, les petits cabris, les porcs soyeux et roses ont des airs ennuyés au bord des palissades de leurs parcs. Les boeufs accouplés sous le joug marchent devant l'acheteur; les taureaux, les naseaux fumants, tirent sur l'anneau de fer qui les tient au mur. Et plus loin, des chevaux en quantité, des petits chevaux de Camargue, arabes abâtardis, bondissent, mêlent leurs crinières brunes, blanches ou rousses, arrivent à leur nom «Té! Lucifer… Té! l'Estérel…» manger l'avoine dans la main des gardiens, vrais gauchos des pampas bottés jusqu'à mi-jambes. Puis les volailles deux par deux, les pattes liées et rouges, poules, pintades, gisant aux pieds de leurs marchandes alignées, avec des battements d'ailes à terre. Puis la poissonnerie, les anguilles toutes vives sur le fenouil, les truites de la Sorgue et de la Durance mêlant des écailles luisantes, des agonies couleur d'arc- en-ciel. Enfin, tout au bout, dans une sèche forêt d'hiver, les pelles de bois, fourches, râteaux, d'un blanc écorcé et neuf, se dressant entre les charrues et les herses.

De l'autre côté du Cours, contre le rempart, les voitures dételées alignent sur deux rangs leurs cerceaux, leurs bâches, leurs hautes ridelles, leurs roues poudreuses; et dans l'espace libre, la foule s'agite, circule avec peine, se bêle, discute et marchande en divers accents, l'accent provençal, raffiné, maniéré, qui veut des tours de tête et d'épaule, une mimique hardie; celui du Languedoc plus dur, plus lourd, d'articulation presque espagnole. De temps en temps ce remous de chapeaux de feutre, de coiffes arlésiennes ou contadines, cette pénible circulation de tout un peuple d'acheteurs et de vendeurs s'écarte devant les appels d'une charrette retardataire, avançant au pas, à grand effort.

La ville bourgeoise paraît peu, pleine de dédain pour cet envahissement campagnard qui fait pourtant son originalité et sa fortune. Du matin au soir les paysans parcourent les rues, s'arrêtent aux boutiques, chez les bourreliers, les cordonniers, les horlogers, contemplent les jacquemarts de la maison de ville, les vitrines des magasins, éblouis par les dorures et les glaces des cafés comme les bouviers de Théocrite devant le palais des Ptolémées. Les uns sortent des pharmacies, chargés de paquets, de grandes bouteilles; d'autres, toute une noce, entrent chez le bijoutier pour choisir, après un rusé marchandage, les boucles à longs pendants, la chaîne de cou de l'accordée. Et ces jupes rudes, ces visages halés et sauvages, cet affairement avide font songer à quelque ville de Vendée prise par les chouans, au temps des grandes guerres.