Ces conversations fastidieuses et vides avaient pour les pimenter, le français le plus amusant, le plus bizarre, dans lequel des poncifs, des fleurs sèches de vieilles rhétoriques se mêlaient à d'étranges provençalismes, madame Portal détestant la langue du cru, ce patois admirable de couleur et de sonorité qui vibre comme un écho latin par-dessus la mer bleue et que parlent seuls là-bas le peuple et les paysans. Elle était de cette bourgeoisie provençale qui traduit «Pécaïré» par «Péchère» et s'imagine parler plus correctement. Quand le cocher Ménicle (Dominique) venait dire, à la bonne franquette: «Voù baia de civado au chivaou…[2]«, on prenait un air majestueux pour lui répondre: «Je ne comprends pas… parlez français, mon ami.» Alors Ménicle, sur un ton d'écolier: «Je vais bayer dé civade au chivau… — C'est bien… Maintenant j'ai compris.» Et l'autre s'en allait convaincu qu'il avait parlé français. Il est vrai que, passé Valence, le peuple du Midi ne connaît guère que ce français-là.
En outre, tante Portal accrochait tous les mots, non au gré de sa fantaisie, mais selon les us d'une grammaire locale, prononçait déligence pour diligence, achéter, anédote, un régitre. Une taie d'oreiller s'appelait pour elle une coussinière, une ombrelle était une ombrette, la chaufferette qu'elle tenait sous ses pieds en toute saison, une banquette. Elle ne pleurait pas, elle tombait des larmes; et, quoique très enlourdie, ne mettait pas plus de demi-heure pour faire son tour de ville. Le tout agrémenté de ces menues apostrophes sans signification précise dont les Provençaux sèment leurs discours, de ces copeaux qu'ils mettent entre les phrases pour en atténuer, exalter ou soutenir l'accent multiple: «Aie, ouie, avai, açavai, au moins, pas moins, différemment, allons!…»
Ce mépris de la dame du Midi pour l'idiome de sa province s'étend aux usages, aux traditions locales, jusqu'aux costumes. De même que tante Portal ne voulait pas que son cocher parlât provençal, elle n'aurait pas souffert chez elle une servante avec le ruban, le fichu arlésiens. «Ma maison n'est pas un mas, ni une filature,» se disait-elle. Elle ne leur permettait pas davantage de «portait chapo…» Le chapeau, en Aps, c'est le signe distinctif, hiérarchique, d'une ascendance bourgeoise; lui seul donne le titre de madame qu'on refuse aux personnes du commun. Il faut voir de quel air supérieur la femme d'un capitaine en retraite ou d'un employé de la mairie à huit cents francs par an, qui fait son marché elle-même, parle du haut d'une gigantesque capote à quelque richissime fermière de Crau, la tête serrée sous sa cambrésine garnie de vraies dentelles antiques. Dans la maison Portal, les dames portaient chapeau depuis plus d'un siècle. Cela rendait la tante très dédaigneuse au pauvre monde et valut une terrible scène à Roumestan quelques jours après la fête des Arènes.
C'était un vendredi matin, pendant le déjeuner. Un déjeuner du Midi, frais et gai à l'oeil, rigoureusement maigre, — car tante Portal était à cheval sur ses commandements, — faisant alterner sur la nappe les gros poivrons verts et les figues sanglantes, les amandes et les pastèques ouvertes en gigantesques magnolias roses, les tourtes aux anchois, et ces petits pains de pâte blanche comme on n'en trouve que là-bas, tous plats légers, entre les alcarazas d'eau fraîche et les fiasques de vin doux, tandis qu'au dehors cigales et rayons vibraient et qu'une barre blonde glissait par un entrebâillement dans l'immense salle à manger sonore et voûtée comme un réfectoire de couvent.
Au milieu de la table, deux belles côtelettes pour Numa fumaient sur un réchaud. Bien que son nom fût béni dans les congrégations, mêlé à toutes les prières, ou peut-être à cause de cela même, le grand homme d'Aps avait une dispense de Monseigneur et faisait gras, seul de la famille, découpant de ses mains robustes la chair saignante avec sérénité, sans s'inquiéter de sa femme et de sa belle-soeur, qui s'abreuvaient, comme tante Portal, de figues et de melons d'eau. Rosalie s'y était habituée; ce maigre orthodoxe de deux jours par semaine faisait partie de sa corvée annuelle, comme le soleil, la poussière, le mistral, les moustiques, les histoires de la tante et les offices du dimanche à Sainte- Perpétue. Mais Hortense commençait à se révolter de toutes les forces de son jeune estomac; et il fallait l'autorité de la grande soeur pour lui fermer la bouche sur ces saillies d'enfant gâtée qui bouleversaient toutes les idées de madame Portal à l'endroit de l'éducation, de la bonne tenue des demoiselles. La jeune fille se contentait de manger ces broutilles en roulant des yeux comiques, la narine éperdument ouverte vers la côtelette de Roumestan, et murmurant tout bas, rien que pour Rosalie:
— Comme ça tombe!… Justement j'ai monté à cheval ce matin…
J'ai une faim de grande route.
Elle gardait encore son amazone qui allait bien à sa taille longue, souple, comme le petit col garçon à sa figure mutine, irrégulière, tout animée de la course au grand air. Et sa promenade du matin l'ayant mise en goût:
— À propos, Numa… Et Valmajour, quand irons-nous le voir?
— Qui ça, Valmajour? fit Roumestan, dont la cervelle fuyante avait déjà perdu le souvenir du tambourinaire… Té, c'est vrai, Valmajour… Je n'y pensais plus… Quel artiste!
Il se montait, revoyait les arceaux des arènes virant et farandolant au rythme sourd du tambourin qui l'agitait de mémoire, lui bourdonnait au creux de l'estomac. Et, subitement décidé: