Très humble d'abord, mielleuse, elle avait tout à coup, devant le sourire d'un fournisseur ou la brutalité d'un autre à son marchandage effréné, des accès de fureur qui sortaient en convulsions sur sa jolie figure de vierge brune, en gestes de possédée, en vanité bavarde et tapageuse. Et alors, l'histoire du cousin Puyfourcat et de son héritage, les deux cents francs par soirée, leur protecteur Roumestan dont elle parlait, disposait comme d'une chose absolument à elle, l'appelant tantôt Numa, tantôt le menistre avec une emphase plus grotesque encore que sa familiarité, tout roulait, se mêlait dans des flots de charabia, de langue d'oïl francisée, jusqu'au moment où, la méfiance reprenant le dessus, la paysanne s'arrêtait, saisie d'une crainte superstitieuse de son bavardage, muette brusquement, les lèvres serrées comme les cordons de la saquette.

Au bout de huit jours, elle était légendaire à cette entrée de la rue Montmartre, tout en boutiques, répandant par les portes des fournisseurs toujours ouvertes, avec des odeurs d'herbage, de viande fraîche ou de denrées coloniales, la vie et les secrets des maisons du quartier. Et c'est cela, les questions qu'on lui adressait gouailleusement le matin en lui rendant la monnaie de ses maigres achats, les allusions au début constamment retardé de son frère, à l'héritage du Bédouin, ces blessures d'amour-propre plus encore que la crainte de la misère, qui excitait Audiberte contre Numa, contre ses promesses dont elle s'était d'abord justement méfiée, en vraie fille de ce Midi où les paroles volent plus vite qu'ailleurs, à cause de la légèreté de l'air.

— Ah! si on lui avait fait faire un papier.

C'était devenu son idée fixe, et, tous les matins, quand Valmajour partait pour le ministère, elle avait bien soin de tâter la feuille timbrée dans la poche de son paletot.

Mais Roumestan avait d'autres papiers à signer que celui-là, d'autres préoccupations en tête que le tambourin. Il s'installait au ministère avec les tracas, la fièvre de bouleversement, les ardeurs généreuses des prises de possession. Tout lui était nouveau, les vastes pièces de l'hôtel administratif autant que les vues élargies de sa haute situation. Arriver au premier rang, «conquérir la Gaule», comme il disait, ce n'était pas là le difficile: mais se maintenir, justifier sa chance par d'intelligentes réformes, des tentatives de progrès!… Plein de zèle, il s'informait, consultait, conférait, s'entourait littéralement de lumières. Avec Béchut, l'éminent professeur, il étudiait les vices de l'éducation universitaire, les moyens d'extirper l'esprit voltairien des lycées; s'aidait de l'expérience de son chargé des Beaux-Arts, M. de la Calmette, vingt-neuf ans de bureau; de Cadaillac, le directeur de l'Opéra, debout sur ses trois faillites, pour refondre le Conservatoire, le Salon, l'Académie de musique, d'après de nouveaux plans.

Le malheur, c'est qu'il n'écoutait pas ces messieurs, parlait pendant des heures, et, tout à coup, regardant sa montre, se levait, les congédiait en hâte:

— Coquin de sort! Et le Conseil que j'oubliais… Quelle existence, pas une minute à soi… Entendu, cher ami… Envoyez- moi vite votre rapport.

Les rapports s'empilaient sur le bureau de Méjean, qui, malgré son intelligence et sa bonne volonté, n'avait pas trop de tout son temps pour la besogne courante, et laissait dormir les grandes réformes.

Comme tous les ministres arrivants, Roumestan avait amené son monde, le brillant personnel de la rue Scribe: le baron de Lappara, le vicomte de Rochemaure, qui donnaient un bouquet aristocratique au nouveau cabinet, absolument ahuris, du reste, et ignorants de toutes les questions. La première fois que Valmajour se présenta rue de Grenelle, il fut reçu par Lappara, qui s'occupait plus spécialement des Beaux-Arts, envoyant à toute heure des estafettes, dragons, cuirassiers, porter aux demoiselles des petits théâtres des invitations à souper sous de grandes enveloppes ministérielles; quelquefois même l'enveloppe ne contenait rien, n'était qu'un prétexte à montrer, au lendemain d'un terme impayé, le rassurant cuirassier du ministère. M. le baron fit au joueur de tambourin l'accueil bon enfant, un peu hautain, d'un grand seigneur recevant un de ses tenanciers. Les jambes allongées de peur des cassures à son pantalon bleu de France, il lui parla du bout des lèvres, sans cesser de polir, de limer ses ongles.

— Bien difficile en ce moment… le ministre si occupé… Bientôt, dans quelques jours… On vous préviendra, mon brave homme.