Puis, lorsqu'elle avait su comme Numa las faisait aller, tout de suite elle sonnait sa dame gouvernante, — une dame à chapeau, elle aussi, — et toutes trois partaient pour le ministre. Il fallait voir l'empressement et les révérences jusqu'à terre de tous ces vieux bedeaux qui couraient devant elles pour leur ouvrir les portes.
— Alors, tu l'as vu, le menistre? demanda timidement Valmajour, pendant qu'elle reprenait son souffle.
— Si je l'ai vu!… Et poli, je t'en réponds!… Ah! pauvre bédigas, quand je te disais qu'il fallait mettre la demoiselle dans ton jeu… C'est elle qui a eu vitre rangé les affaires, et sans réplique… Dans huit jours, il y aura grande fête en musique au menistère pour te montrer aux directeurs… Et tout de suite après, cra-cra, le papier et la signature.
Le plus beau, c'est que la demoiselle venait de la reconduire jusqu'en bas, dans la voiture du ministre.
— Et qu'elle avait bien envie de monter ici… ajouta la Provençale en clignant de l'oeil vers son père et tordant son joli visage d'une grimace significative. Toute la face du vieux, sa peau craquée de figue sèche, se resserra pour dire: «Compris… motus!…» Il ne blaguait plus le tambourin. Valmajour, lui, très calme, ne saisissait pas l'allusion perfide de sa soeur. Il ne songeait qu'à ses prochains débuts, et décrochant la caisse, il se mit à repasser tous ses airs, à envoyer en adieu d'un bout à l'autre du passage des trilles en bouquets sur des mesures redondantes.
VIII
REGAIN DE JEUNESSE
Le ministre et sa femme achevaient de déjeuner dans leur salle à manger du premier étage, pompeuse et trop vaste, que ne parvenaient pas à dégeler l'épaisseur des tentures, les calorifères chauffant tout l'hôtel, ni le fumet d'un copieux repas. Ce matin-là, par hasard, ils étaient seuls. Sur la nappe, parmi la desserte toujours très fournie à la table du Méridional, il y avait sa boîte à cigares, la tasse de verveine qui est le thé des Provençaux, et de grands casiers alignant les fiches multicolores où étaient inscrits les sénateurs, députés, recteurs, professeurs, académiciens, gens du monde, la clientèle ordinaire et extraordinaire des soirées ministérielles, — quelques cartons plus hauts que les autres, pour les invités privilégiés, imposés à la première série des «petits concerts». Madame Roumestan les feuillait, s'arrêtait à certains noms, surveillée du coin de l'oeil par Numa qui, tout en choisissant son cigare d'après déjeuner, guettait sur cette calme physionomie une désapprobation, un contrôle à la manière un peu hasardée dont ces premières invitations avaient été faites.
Mais Rosalie ne demandait rien. Tous ces apprêts lui étaient bien indifférents. Depuis leur installation au ministère, elle se sentait encore plus loin de son mari, séparée par des obligations incessantes, un personnel trop nombreux, une largeur d'existence qui détruisait l'intimité. À cela venait s'ajouter le regret toujours navré de n'avoir pas d'enfant, de ne pas entendre autour d'elle ces petits pas infatigables, ces bons rires craquants et sonores qui auraient enlevé à leur salle à manger ce glacial aspect d'une table d'hôtel, où ils semblaient ne s'asseoir qu'en passant, avec l'impersonnalité du linge, mobilier, argenterie, tout le garni somptueux des situations publiques.
Dans le silence embarrassé de cette fin de repas arrivaient des sons étouffés, des bouffées d'harmonie scandées par des bruits de marteaux, les tentures, l'estrade que l'on clouait en bas pour le concert, pendant que les musiciens répétaient leurs morceaux. La porte s'ouvrit. Le chef de cabinet entra, des papiers à la main: