Maintenant, au lieu de les fuir, j'ai mes goitreux d'élection, un surtout, un affreux petit monstre, assis au bord de la route dans un fauteuil d'enfant de trois ans, et il en a seize, juste l'âge de mademoiselle Bachellery. Quand j'approche, il dodeline sa lourde tête de pierre d'où sort un cri rauque, écrasé, sans conscience et sans air, et sitôt sa pièce blanche reçue, la lève triomphalement vers une charbonnière qui le guette d'un coin de fenêtre. C'est une fortune enviée de bien des mères, ce disgracié qui rapporte plus à lui tout seul que ses trois frères travaillant aux fourneaux de La Debout. Le père ne fait rien; malade de la poitrine, il passe l'hiver à son foyer de pauvre, et, l'été, s'installe avec d'autres malheureux sur un banc, dans la buée tiède que fait en arrivant la source bouillonnante. La nymphe de l'endroit, tablier blanc, les mains ruisselantes, remplit à la mesure voulue les verres qu'on lui tend, pendant que dans la cour à côté, séparée de la route par un mur bas, des têtes dont on ne voit pas les corps se renversent en arrière, contorsionnées d'efforts, grimaçant au soleil, la bouche toute grande. Une illustration de l'Enfer du Dante: les damnés du gargarisme.

Quelquefois, en sortant de là, nous faisons le grand tour pour revenir à l'établissement, et nous descendons par le pays. Maman, que le bruit de l'hôtel fatigue, qui a peur surtout que je ne danse trop au salon, avait rêvé de louer une petite maison bourgeoise dans Arvillard, où les occasions ne manquent pas. Il y a des écriteaux à chaque porte, à chaque étage, se balançant dans les glycines entre des rideaux clairs et tentateurs. À se demander vraiment ce que les habitants deviennent pendant la saison. Campent-ils en troupeaux sur les montagnes environnantes, ou bien vont-ils vivre à l'hôtel à cinquante francs par jour? Cela m'étonnerait, car il me semble terriblement rapace cet aimant qu'ils ont dans l'oeil quand ils regardent le baigneur, — quelque chose qui luit et qui accroche. Et ce luisant-là, l'éclair brusque sur le front de mon petit goitreux, le reflet de sa pièce blanche, je le retrouve partout. Dans les lunettes du petit médecin frétillant qui m'ausculte tous les matins, dans l'oeil des bonnes dames doucereuses vous invitant à visiter leurs maisons, leurs petits jardins bien commodes, remplis de trous pleins d'eau et de cuisines au rez-de-chaussée pour des appartements au troisième étage, dans l'oeil des voituriers en blouses courtes, chapeaux cirés à grands rubans, qui vous font signe du haut de leurs corricolos de louage, dans le regard du petit ânier debout devant l'écurie large ouverte où remuent de longues oreilles, même dans celui des ânes, oui, dans ce grand regard d'entêtement et de douceur, cette dureté de métal que donne l'amour de l'argent, je l'ai vue, elle existe.

Du reste, elles sont affreuses, leurs maisons, encaissées, tristes, sans horizon, riches en inconvénients de toute sorte qu'il n'est pas permis d'ignorer, puisqu'on vous les signale dans la maison voisine. Nous nous en tiendrons décidément à notre caravansérail des Alpes Dauphinoises, qui chauffe au soleil sur la hauteur ses innombrables persiennes vertes dans la brique rouge, au milieu d'un parc anglais encore en bas âge, taillis, labyrinthe, allées sablées dont il partage la jouissance avec les cinq ou six autres hôtels cossus du pays, La Chevrette, La Laita, Le Bréda, La Planta. Tous ces hôtels à noms savoyards se font une concurrence féroce, s'épient, se surveillent par-dessus les massifs, et c'est à qui mènera le plus de train avec ses cloches, ses pianos, le fouet de ses postillons, les fusées de ses feux d'artifice, à qui ouvrira le plus largement ses fenêtres pour que l'animation, les rires, les chants, les danses fassent dire aux voyageurs de vis-à-vis:

— Comme ils s'amusent là-bas! Comme il doit y avoir du monde!

Mais c'est dans le Journal des Baigneurs que se livre entre les auberges rivales la bataille la plus chaude, autour de ces listes d'arrivants que la petite feuille donne très exactement deux fois par semaine.

Quelle rage envieuse à la Laita, de la Planta, quand on voit par exemple: Prince et princesse d'Anhalt et leur suite… Alpes Dauphinoises. Tout pâlit devant cette ligne écrasante. Comment répondre? Et l'on cherche, on s'ingénie; si vous avez un de, un titre quelconque, on le prodigue, on l'étale. Voici trois fois que la Chevrette nous sert le même inspecteur des forêts sous des espèces différentes, inspecteur, marquis, chevalier des Saints- Maurice et Lazare. Mais les Alpes Dauphinoises ont encore le pompon, sans que nous y soyons pour rien, dame! Tu sais comme est maman, toujours modeste, effarouchée; elle a bien défendu à Fanny de dire qui nous étions, parce que la position de notre père, celle de ton mari auraient attiré autour de nous trop de curiosité et de poussière mondaine. Le journal a dit simplement: Mesdames Le Quesnoy (de Paris) … Alpes Dauphinoises, et comme les Parisiens sont rares, notre incognito n'a pas été révélé.

Nous avons une installation très simple, assez commode, deux chambres au second, toute la vallée devant nous, un cirque de montagnes noires de sapins au pied, et qui se nuancent, s'éclaircissent en montant avec des traînées de neige éternelle, des pentes arides en regard de petites cultures qui font comme des carrés de vert, de jaune, de rose, au milieu desquels les meules de foin ne paraissent pas plus grosses que des ruches d'abeilles. Mais ce bel horizon ne nous tient guère chez nous.

Le soir, on a le salon, le jour, on erre dans le parc pour le traitement qui, joint à cette existence si remplie et si vide, vous prend et vous absorbe. L'heure amusante, c'est après déjeuner, quand on se groupe par petites tables pour le café, sous les grands tilleuls, à l'entrée du jardin. C'est l'heure des arrivées et des départs; autour de la voiture qui emporte les baigneurs, on échange des adieux, des poignées de main, les gens de l'hôtel se pressent, éclairés du luisant, du fameux luisant savoyard. On embrasse des personnes qu'on connaît à peine, les mouchoirs s'agitent, les grelots tintent, puis la lourde voiture chargée et vacillante disparaît par les routes étroites, à mi- côte, emportant ces noms, ces visages qui ont fait un moment partie de la vie commune, ces inconnus d'hier, demain oubliés.

D'autres arrivent, s'installent dans leurs habitudes. J'imagine que ce doit être la monotonie des paquebots, avec un renouvellement de figures à chaque escale. Tout ce mouvement m'amuse, mais notre chère maman reste bien triste, bien absorbée, malgré le sourire qu'elle essaie quand je la regarde. Je devine que chaque détail de notre vie lui apporte un souvenir navrant, une évocation d'images lugubres. Elle en a tant vu de ces caravansérails de malades, pendant l'année où elle a suivi son agonisant de station en station, dans la plaine ou sur la montagne, sous les pins au bord de la mer, avec un espoir toujours trompé et l'éternelle résignation qu'elle était obligée de mettre à son martyre.

Vraiment, Jarras pouvait bien lui éviter ce rappel de douleurs; car je ne suis pas malade, je ne tousse presque plus, et, en dehors de mon vilain enrouement qui me donne une voix à crier des pois verts, je ne me suis jamais si bien portée. Un appétit d'enfer, figure-toi, de ces faims terribles qui ne peuvent attendre. Hier, après un déjeuner à trente plats, au menu plus compliqué que l'alphabet chinois, je vois une femme éplucher des framboises devant sa porte. Tout de suite une fringale me prend. Deux bols, ma chère, deux bols de ces grosses framboises si fraîches, «le fruit du pays», comme dit notre garçon de table. Et voilà mon estomac!