«Je vous jette ces choses, voyez, un peu à la bousculade, comme elles me viennent, mais pour le Mémorial je crois que cela pourra vous être utile…
— Certes!» fit Pascalon, qui buvait les paroles de son héros, tandis qu'une demi-douzaine de jeunes midships, groupés autour de Tartarin, écoutaient ses récits, bouche bée.
Mais la plus attentive était la femme du commodore, une toute jeune, dolente et délicate créole, étendue non loin de là sur une chaise longue en bambou, avec des poses abandonnées, la pâleur chaude d'un magnolia, de grands yeux noirs, doux, profonds, pensifs… Celle-là, oui, s'en abreuvait des histoires de Tartarin.
Tout fier de voir son maître si passionnément écouté, Pascalon le voulait plus glorieux encore, lui faisait raconter ses chasses au lion, son ascension de la Jungfrau, la défense de Pampérigouste. Et le héros, bon enfant comme toujours, prêtant la main à cet innocent compérage, se livrait tout entier, se laissait feuilleter comme un livre, mais un livre à images, illustré par son expressive mimique tarasconnaise et les _pan! pan! de _ses aventures de chasse.
La créole, frileusement pelotonnée sur sa chaise longue, tressaillait à chaque éclat de voix, et ses émotions se marquaient d'une touche fine, d'une vaporeuse montée de rosé sur son teint délicat d'aquarelle.
Quand le mari, le commodore, sorte de Hudson Lowe à museau de fouine méchante, venait la chercher pour la faire rentrer, elle suppliait:
«Non, non…, pas encore,» coulant un regard vers le grand homme de Tarascon, qui n'était pas sans l'avoir remarquée non plus et, pour elle, haussait la voix avec quelque chose de plus noble dans l'attitude et dans l'accent.
Quelquefois, en regagnant leur cabine après une de ces séances, il interrogeait Pascalon d'un air négligent:
«Que vous a dit la dame du commodore? Il me semble qu'il était question de moi, hé?…
— Effectivement, maî…ître. Cette personne me disait qu'elle avait déjà beaucoup entendu parler de vous.