Bézuquet, était donc devant la pharmacie avec Pascalon, et en face d'eux le Père Bataillet, assis sur sa chaise à la cavalière. Ils respiraient avec délices, dans une sécurité béate de repos, car en ce moment de la journée il n'y a, plus de clientèle pour Bézuquet. C'est comme pendant la nuit; les malades peuvent bien se rouler, se tortiller: le brave pharmacien ne se dérangerait pour rien au monde; l'heure est passée d'être malade.
Il écoutait, ainsi que Pascalon, une de ces belles histoires comme, savait en conter le Révérend, pendant qu'au lointain de la ville ou attendait passer la retraite au milieu des fredons d'un beau couchant d'été.
Tout à coup l'élève se leva, rouge, ému, et bégaya, le doigt tendu vers l'autre extrémité de la Placette:
«Voilà monsieur Tar… tar… tarin!».
On sait quelle admiration personnelle et particulière professait Pascalon pour le grand homme dont la silhouette gesticulante se détachait là-bas dans les brumes lumineuses, accompagnée d'un autre personnage ganté de gris, soigné de mise, et qui semblait écouter, silencieux et raide.
Quelqu'un du Nord, cela se voyait de reste.
Dans le Midi, l'homme du Nord se reconnaît à son attitude tranquille, à la concision de son lent parler, tout aussi sûrement que le méridional se trahit dans le Nord par son exubérance de pantomime et de débit.
Les Tarasconnais étaient habitués à voir souvent Tartarin en compagnie d'étrangers, car on ne passe pas dans leur ville sans visiter comme attraction le fameux tueur de lions, l'alpiniste illustre, le Vauban moderne à qui le siège de Pampérigouste faisait une renommée nouvelle.
De cette affluence de visiteurs résultait une ère de prospérité autre fois inconnue.
Les hôteliers faisaient fortune; on vendait chez les libraires des biographies du grand homme; on ne voyait aux vitrines que ses portraits en «Teur», en ascensionniste, en costume de croisé, sous toutes les formes et dans toutes les attitudes de son existence héroïque.