Que ne suis-je riche!… Malheureusement ce n'est pas ce que je gagne chez Bézuquet qui me permettra de lui venir en aide.

_10 octobre. — _Les _Jujubes _paraîtront _en _Avignon chez le libraire Roumanille; je suis bien heureux. Une autre bonne fortune: on organise une grande cavalcade en l'honneur de la Sainte-Marthe, qui vient le 19 du courant, et en l'honneur aussi de la rentrée des Tarasconnais sur la terre de France. Dourladoure et moi, du félibrige tous les deux, devons représenter la Poésie provençale sur un char allégorique.

_20 octobre… — _Hier dimanche la cavalcade a eu lieu. Long défilé de chars, cavaliers en costumes historiques tendant au bout de longues gaules des aumônières pour quêter. Un grand concours de foule, du monde à toutes les fenêtres; mais, malgré tout, l'entrain, la gaieté, n'étaient pas de la fête. L'ingéniosité des organisateurs n'a pu suppléer à l'absence de notre mère-grand; on sentait un trou, un vide, le char de la Tarasque manquait. De sourdes rancunes se réveillaient, au souvenir du malencontreux coup de fusil tiré sur elle, là-bas, dans le Pacifique; des grognements se sont fait entendre dans le cortège en passant devant la maison de Tartarin. Comme la bande à Costecalde essayait d'exciter la foule par quelques cris, le marquis des Espazettes, en costume de Templier, s'est retourné sur son cheval «Paix là! messieurs…» Il avait vraiment grand air, et tout de suite le désordre s'est arrêté.

La tramontane, un vent de neige, soufflait. Dourladoure et moi nous la sentions cruellement, sous nos pourpoints Charles VI prêtés par la troupe d'opéra de passage à Tarascon en ce moment; assis chacun en haut d'une tour, — car notre char, traîné par six boeufs blancs, représentait le château du roi René en bois et carton peints, — cette coquine de bise nous transperçait, et les vers que nous récitions, nos grands luths à la main, grelottaient autant que nous. Dourladoure me disait: «Outre! C'est qu'on gèle!» Et pas moyen de descendre, les échelles qui avaient servi à nous jucher là-haut ayant été retirées.

Sur le Tour-de-Ville le supplice devint intolérable… Et, pour nous achever, j'eus l'idée — vanité de l'amour! — de prendre par la traverse pour passer devant la maison du marquis des Espazettes.

Nous voilà engagés dans ces rues très étroites, tout juste la place pour les roues du char. L'hôtel du marquis était fermé, sombre et muet dans ses vieilles murailles de pierre noire, toutes les persiennes closes pour bien indiquer que la noblesse boudait les plaisirs de la rafataille. Je dis quelques vers, tirés des _Jujubes, _de ma voix tremblante, en tendant mon filet de quête, mais rien ne bougea, personne ne parut. Alors je donnai l'ordre au conducteur d'avancer. Impossible, le char était pris, encanché des deux côtés. On avait beau tirer devant, tirer derrière, il se trouvait pressé entre les hautes murailles, et par les persiennes fermées nous entendions tout près de nous à notre hauteur, des rires étouffés pendant que nous restions ridiculement perchés, transis de froid, sur nos tourelles de carton.

Décidément il ne m'a pas porté bonheur, le château du roi René! Il a fallu dételer les boeufs, aller chercher des échelles pour nous descendre, et tout cela a pris du temps!…

_23 octobre. — _Qu'est-ce que c'est donc que ce mal de gloire? On ne peut plus vivre sans elle, quand une fois ou l'a connue.

J'étais chez Tartarin dimanche; nous causions dans le jardin, marchant le long des allées sablées. Par-dessus le mur, les arbres du cours nous envoyaient des paquets de feuilles mortes, et comme je voyais de la mélancolie dans ses yeux, je lui rappelais les heures triomphantes de sa vie.

Rien ne pouvait le distraire, pas même les analogies entre son existence et celle de Napoléon.