Le bruit des voix, par moments, arrivant jusqu'à lui, il distinguait surtout le creux de Tartarin proférant des mots étranges:

«Polynésie… Paradis terrestre…, canne à sucre, distilleries…, colonie libre.» Puis un éclat du Père Bataillet: «Bravo! J'en suis». Quant à l'homme du Nord, il parlait si bas, qu'on n'entendait rien.

Pascalon avait beau enfoncer son oreille dans la serrure… Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas, poussée manu militari par la poigne énergique du Père, et l'élève alla rouler à l'autre bout de la pharmacie. Mais, dans l'agitation générale, personne n'y fit attention.

Tartarin, debout sur le seuil, le doigt levé vers les paquets de têtes de pavots qui séchaient au plafond de la boutique, avec une mimique d'archange brandissant le glaive, s'écria:

«Dieu le veut, monsieur le Duc! Notre oeuvre sera grande!».

Il y eut une confusion de mains tendues qui se cherchaient, se mêlaient, se serraient, poignées de mains énergiques comme pour sceller à tout jamais d'irrévocables engagements. Tout chaud de cette dernière effusion, Tartarin, redressé, grandi, sortit de la pharmacie avec le duc de Mons pour continuer leur tournée en ville.

Deux jours après, le Forum et le Galoubet, les deux organes de Tarascon, étaient pleins d'articles ci de réclames sur une colossale affaire. Le titre portait en grosses lettres:

«COLONIE LIBRE DE PORT-TARASCON.» Et des annonces stupéfiantes:

«À vendre, terres à 5 francs l'hectare donnant un rendement de plusieurs mille francs par an… Fortune rapide et assurée… On demande des colons.» Puis venait l'historique de l'île où devait s'établir la colonie projetée, île achetée au roi Négonko par le duc de Mons dans le cours de ses voyages, entourée d'ailleurs d'autres territoires qu'on pourrait acquérir plus tard pour agrandir les établissements.

Un climat paradisiaque, une température océanienne, très modérée malgré sa proximité de l'équateur, ne variant que de deux à trois degrés, entre 25 et 28; pays très fertile, boisé à miracle et merveilleusement arrosé, s'élevant rapidement à partir de la mer, ce qui permettait à chacun de choisir la hauteur convenant le mieux à son tempérament. Enfin les vivres abondaient, fruits délicieux à tous les arbres, gibiers variés dans les bois et les plaines, innombrables poissons dans les eaux. Au point de vue commerce et navigation, une rade splendide pouvant contenir toute une Flotte, un port de sûreté fermé par des jetées, avec arrière- port, bassin de radoub, quais, débarcadères, phare, sémaphore, grues à vapeur, rien ne manquerait.