«Imitons-le… Pas d'emballemain!» C'est vrai que lui-même avait l'air très calme, très simple aussi, sans le moindre «flafla», au milieu de tous ses administrés en costume, seulement le grand cordon de l'Ordre en sautoir sur sa redingote.

Du pont du Tutu-panpan, on voyait les colons venir de loin, par groupes, apparaître à des tournants de rue, puis déboucher sur le quai, enfin reconnaissables et salués par leurs noms:

«Ah! Voilà les Roquetaillade!…

—Té! Monsieur Franquebalme!»

Et des cris, des bravos enthousiastes! On fit entre autres une ovation à l'antique douairière comtesse d'Aigueboulide, quasi centenaire, quand on la vit monter lestement à bord, en mantelet de soie puce, la tête branlante, portant d'une main sa chaufferette et de l'autre sa vieille perruche empaillée.

La ville se vidait de minute en minute, les rues semblaient plus larges entre les maisons closes, les boutiques à volets fermés, et toutes les persiennes ou jalousies baissées.

Tout le monde à bord, il y eut une minute de grand recueillement, de silence solennel, bercé par le sifflement de la vapeur sous pression. Des centaines d'yeux se tournaient vers le capitaine, debout sur la dunette, prêt à donner l'ordre de déraper. Tout à coup quelqu'un cria:

«Et la Tarasque»…

Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la Tarasque, l'animal fabuleux qui a donné son nom à la ville de Tarascon. Pour rappeler son histoire brièvement, c'était, cette Tarasque, en des temps très anciens, un monstre redoutable, qui désolait l'embouchure du Rhône. Sainte Marthe, venue en Provence après la mort de Jésus, alla, vêtue de blanc, chercher la bête au milieu des marais, et l'amena en ville, liée seulement d'un ruban bleu, mais domptée, captivée par l'innocence et la piété de la sainte.

Depuis, les Tarasconnais célèbrent tous les dix ans une fête où l'on promène à travers les rues un monstre en bois et carton peint, tenant de la tortue, du serpent et du crocodile, grossière et burlesque effigie de la Tarasque d'autrefois, vénérée maintenant comme une idole, logée aux frais de l'État et connue dans tout le pays sous le nom de «la mère-grand!».