Pour lors, continuant sa route sans répondre, il marchait dans la campagne avec son vieux serviteur par un petit matin vert et rosé, lorsqu'à travers les appels des coqs et toute la bramée animale qui salue le lever du jour, une clameur humaine vint jusqu'à eux, un cri de femme montant à grandes ondes, par épreintes, tantôt immense à déchirer l'horizon, puis s'apaisant en une longue plainte douce, à laquelle ceux qui l'ont entendue une fois ne peuvent plus se tromper. Dans le jour qui commençait, un être arrivait au monde. Jésus, songeur, s'arrêta. S'il en naissait toujours, à quoi servait de les détruire»…
Et tourné vers le chaume d'où le cri était venu, il leva sa main blanche en menace.
«Pitié!… Maître, pitié pour les tout petits!» sanglota le brave saint Pierre.
Le Seigneur le rassura d'un mot.
À cet enfant de lait comme à tous ceux qui naîtraient dorénavant sur la terre, il venait de faire un don de bienvenue. Pierre n'osa pas demander ce que c'était, mais moi je peux vous le dire, mes amis. Jésus leur avait donné l'expérience, à ces pauvres agneaux, et ce fut quelque chose de terrible.
Pensez que, jusqu'alors, quand un homme mourait, l'expérience de cet homme s'en allait avec lui. Mais voilà qu'après le don de Jésus, il y eut sur la terre de l'expérience accumulée. Les enfants naquirent tristes, vieux, découragés; à peine les yeux ouverts, ils découvraient le bout de tout, et l'on vit cette chose abominable: des suicides d'enfants, des tout petits cherchant à se détruire de leurs menottes désespérées.
Et cependant ce n'était pas encore assez, la race maudite ne voulait pas s'éteindre et s'obstinait à vivre quand même.
Alors, pour en finir plus vite, le Christ enleva aux hommes et aux femmes le goût de l'amour, le sentiment de la beauté. Il n'y eut plus de joie d'aucune sorte sur la terre, plus d'effusion dans la prière ni dans la volupté. On ne cherchait plus que l'oubli de tout, on n'aspirait qu'au sommeil… Oh! Dormir…, ne plus penser, ne plus vivre…
Elle était, comme vous voyez, dans un bien triste état, la pauvre humanité, et n'en avait sans doute plus pour longtemps, car l'infatigable exterminateur hâtait de plus en plus sa besogne. Il parcourait toujours le monde, en errant voyageur, le paquet au bout du bâton, son compagnon derrière lui, bien las, bien courbé, les deux sillons de larmes se creusant davantage le long de ses joues, à mesure que le Maître sur son passage déchaînait les volcans, les cyclones et les tremblements de terre.
Or, un beau matin d'Assomption, comme Jésus marchait sur la mer, glissant à la surface des flots ainsi que nous le montrent les Écritures, il arriva au milieu des îles de l'Océanie, dans ces mêmes parages du Pacifique que nous traversons en ce moment.