C'était, ce Franquebalme, un avocat très disert, aux arguments émaillés de _toutes fois et quantes, d'une part, d'autre part, _aux discours cimentés à la romaine, solides comme l'aqueduc du pont du Gard. Beau prud'homme latin, nourri d'éloquence et de logique cicéroniennes, déduisant toujours par _verum enim vero _le _parce que du parce qu'est-ce, _il profita du premier moment d'accalmie pour prendre la parole et, en longues et belles périodes qui se déroulaient sans fin, émit l'avis d'un plébiscite. Les passagers voteraient oui ou non; d'une part ceux qui voudraient rester resteraient; d'autre part ceux qui voudraient s'en aller s'en iraient avec le navire, après que les charpentiers du bord auraient reconstruit la grande maison et le blockhaus.
Cette motion de Franquebalme, qui mettait tout le monde d'accord, une fois adoptée, sans plus tarder on fit commencer le vote.
Une grande agitation se produisit sur le pont et dans les cabines, dès qu'on sut de quoi il s'agissait. On n'entendait que plaintes et gémissements. Ces pauvres gens avaient mis leur avoir en l'achat des fameux hectares: allaient-ils donc tout perdre, renoncer à ces terres qu'ils avaient payées, à leur espoir de colonisation. Ces raisons d'intérêt les poussaient à rester, mais aussitôt un regard sur le sinistre paysage les jetait dans l'hésitation. La grande baraque en ruines, cette verdure noire et mouillée derrière laquelle on s'imaginait le désert et les cannibales, la perspective d'être mangés comme Cambalalette, rien de tout cela n'était encourageant, et les désirs se tournaient alors vers la terre de Provence, si imprudemment abandonnée.
La foule des émigrants remplissait le navire d'un grouillement de fourmilière dévastée. La vieille douairière d'Aigueboulide errait sur le pont, sans lâcher sa chaufferette ni sa perruche.
Au milieu de la rumeur des discussions qui précédaient le vote, on n'entendait que des imprécations contre le Belge, le sale Belge… Ah! Ce n'était plus M. le duc de Mons!… Le sale Belge… On disait cela les dents serrées, le poing tendu.
Malgré tout, sur un millier de Tarasconnais, cent cinquante votèrent pour rester avec Tartarin. Il faut dire que la plupart étaient des dignitaires et que le Gouverneur avait promis de leur laisser leurs fonctions et leurs titres. De nouvelles discussions s'élevèrent pour le partage des vivres entre les partants et les restants.
«Vous vous ravitaillerez à Sydney», disaient ceux de l'île à ceux du navire.
— Vous chasserez et vous pêcherez, répondaient les autres, qu'avez-vous besoin de tant de conserves?»
La Tarasque donna lieu aussi à de terribles débats. Retournerait- elle à Tarascon?… Resterait-elle à la colonie?…
La dispute fut très ardente. Plusieurs fois Scrapouchinat menaça le Père Bataillet de le faire passer par les armes.