J'ai eu le bonheur d'être parrain et d'avoir pour commère Mlle Clorinde des Espazettes, bien un peu grande pour moi, mais si jolie, si bravette sous les taches de lumière qui filtraient à travers le treillis de bambous et les feuilles mal jointes du toit!
Toute la ville se trouvait là. Notre bon Gouverneur a prononcé de belles paroles qui nous ont tous émus, et le Père Bataillet a raconté une de ses plus jolies légendes.
Partout, ce jour-là, les travaux ont été suspendus, comme un jour de fête. Après le baptême, promenade sur le Tour-de-Ville. Tout le monde était en joie; il semblait que le nouveau-né apportât de l'espoir et du bonheur à la colonie. Le Gouvernement a fait distribuer double ration de thon et de pains-poires; et sur toutes les tables, le soir, fumait un plat d'extra. Nous autres, nous avions mis rôtir un porc sauvage tué par le marquis, le premier fusil de l'île après Tartarin.
Le dîner fini, resté seul avec mon bon maître, je le sentais si affectueux, si paternel, que je lui ai avoué mon amour pour Mlle Clorinde. Il a souri, il le connaissait et m'a promis d'intervenir, plein de paroles encourageantes.
Malheureusement, la marquise est une d'Escudelle de Lambesc, très fière de ses origines, et moi rien qu'un simple roturier. De bonne famille, sans doute, rien à nous reprocher, mais ayant toujours vécu bourgeois. J'ai aussi contre moi ma timidité, mon léger bégayement. Je commence en plus à me déplumer un peu dans le haut… Il est vrai que la direction du secrétariat à mon âge!… Ah! S'il n'y avait que le marquis! Lui, pardi! Pourvu qu'il chasse… Ce n'est pas comme la marquise, avec ses quartiers.
Pour vous donner une idée de son orgueil, à cette personne, tout le monde, en ville, se réunit le soir dans le salon commun. C'est très gentil; les dames font leur tricot, les hommes leur partie de whist. Mme des Espazettes, elle, trop fière, reste avec ses filles, dans leur cabine tellement étroite que, quand ces dames se changent de robe, elles ne peuvent le faire que l'une après l'autre. Hé bien, la marquise aime mieux passer ses soirées là, recevoir chez elle, offrir aux invités qui ne savent où s'asseoir des infusions de tilleul ou de camomille, plutôt que de se mêler avec tout le monde, par horreur de la rafataille. C'est pour vous dire! Enfin, malgré tout, j'ai encore de l'espoir.
29 _septembre. — _Hier, le Gouverneur est descendu en ville. Il m'avait promis de parler de mon affaire et de me savoir à dire quelque chose en remontant. Vous pensez si je l'attendais avec impatience! Mai, au retour, il ne m'a ouvert la bouche de rien.
Pendant le déjeuner il était nerveux; en causant avec son chapelain, il lui est échappé de dire «Différemment, nous manquons un peu trop de rafataille à Port-Tarascon…»
Comme Mme des Espazettes de Lambesc a toujours ce mot méprisant de rafataille aux lèvres, j'ai pensé qu'il l'avait vue et que ma demande n'était pas accueillie, mais je n'ai pu savoir la vérité, car tout de suite le Gouverneur s'est mis à parler du rapport du directeur Costecalde au sujet des cultures.
Désastreux, ce rapport. Essais infructueux: ni maïs, ni blé, ni pommes de terre, ni carottes, rien ne vient. Pas d'humus, pas de soleil, trop d'eau, un sous-sol imperméable, toutes les semences noyées. Bref, ce qu'avait annoncé Bézuquet, et plus sinistre encore!