Cette nuit, avec la pluie continue, ces trombes d'eau irrésistibles, le toit de la grande maison a crevé et une inondation s'est produite en ville. Toute la matinée, plaintes sur plaintes, va-et-vient incessant de la ville au Gouvernement.

Les bureaux se sont rejeté la responsabilité des uns aux autres. Les cultures ont dit que l'affaire regardait le secrétariat, le secrétariat soutenait que c'était une question relevant de la santé; celle-ci a renvoyé les plaignants à la marine parce qu'il s'agissait de travaux de charpente.

En ville, ils s'en prenaient à l'État de choses, et ne décoléraient pas.

Pendant ce temps, la fissure s'élargissait, l'eau tombait en cascade du toit, et dans toutes les cabines on ne voyait que des gens avec des parapluies ouverts, qui se chamaillaient, criaient, accusaient le Gouvernement, inondés et furieux.

Heureusement que nous n'en manquons pas, de parapluies! Dans nos pacotilles d'objets pour échanges avec les sauvages, il y en avait une grande quantité, presque autant que de colliers de chiens.

Pour en finir avec l'inondation, c'est une fille Alric, au service de Mlle Tournatoire, qui a échelé le toit et cloué dessus une feuille de zinc empruntée au magasin. Le Gouverneur m'a chargé de lui écrire une lettre de félicitations.

Si je consigne ici l'incident, c'est parce que dans cette circonstance la faiblesse de la colonie m'est apparue.

Administration excellente, zélée, compliquée même, et bien française; mais, pour coloniser, les forces manquent: plus de paperasses que de bras.

Je suis aussi frappé d'une chose, c'est que chacun de nos gros bonnets se trouve chargé de la besogne à laquelle il était le moins apte et préparé. Voilà l'armurier Costecalde qui a passé sa vie au milieu des pistolets, des Lefaucheux, de tous les engins de chasse, il est directeur des cultures. Excourbaniès n'avait pas son pareil pour fabriquer le saucisson d'Arles, hé bien, depuis l'accident de Bravida, on l'a fait directeur de la guerre et chef des milices. Le Père Bataillet a pris l'artillerie et la marine, parce qu'il a l'humeur belliqueuse, mais en définitive, ce qu'il sait le mieux encore, c'est dire la messe et raconter des histoires.

En ville, la même chose. Nous avons là un tas de braves gens, petits rentiers, marchands de rouennerie, épiciers, pâtissiers, qui possèdent des hectares et ne savent qu'en faire, n'ayant pas la moindre notion de culture.