Trouvé le brevet ce matin à déjeuner sous mon assiette. Le Gouverneur s'est montré très heureux d'avoir pu m'accorder cette haute distinction; Franquebalme, Beaumevieille, le Révérend, ont paru aussi enchantés que moi-même de la nouvelle dignité qui me fait leur égal.

Le soir, descendu chez les des Espazettes, où la nouvelle était déjà connue. Le marquis m'a donné l'accolade devant Clorinde, toute rouge de plaisir. La marquise seule semblait indifférente à mes nouveaux honneurs. Pour elle, ce manteau de grand ne me relève pas encore de ma roture. Que lui faudrait-il donc?… De première classe!… Et à mon âge!…

_14 décembre. — _Il se passe quelque chose d'extraordinaire au Gouvernement, de si extraordinaire que j'ose à peine le confier à ce registre.

Le Gouverneur a un sentiment!

Et pour qui? Je vous le donne en mille. Pour se petite filleule, la princesse Likiriki!

Lui, Tartarin, notre grand Tartarin, qui a refusé tant de beaux partis, ne voulant d'autre épouse que la gloire, épris d'une singesse! Singesse de sang royal, je veux bien, régénérée par l'eau du baptême, mais restée sauvage en dessous, menteuse, gourmande, chapardeuse, et si cocasse de moeurs et d'habitudes! des costumes en loques, toujours en haut de quelque cocotier dès qu'il ne pleut pas, s'amusant à jeter sur les crânes dénudés de nos anciens des noix dures comme des cailloux. Elle a manqué ainsi d'assommer le vénérable Miégeville.

Puis l'écart entre leurs deux âges. Tartarin a bien soixante ans; il grisonne, il prend du corps. Elle, douze à quinze ans, au plus; l'âge de la petite Fleurance dans la chanson de chez nous:

L'a prise si jeunette, Ne sait se ceinturer.

Et c'est cette fillette, ce sauvageon des îles, que nous aurions pour souveraine!

Depuis longtemps, j'avais noté certains indices. Ainsi les indulgences du Gouverneur pour le père, ce vieux bandit de Négonko, qu'il invitait souvent à notre table, malgré la malpropreté de ce hideux gorille, mangeant avec ses doigts, se gavant d'eau-de-vie jusqu'à rouler sous sa chaise.