La princesse Likiriki était là, très amusée de la cérémonie, et des nougats, des coques, des estévenons, et mille friandises locales dont l'ingénieux pâtissier Bouffartigue avait paré la table.

On a chanté de vieux noëls:

Voici le roi Maure Avec ses yeux tout trévirés; L'enfant Jésus pleure, Le roi n'ose plus entrer

Ces chants, les gâteaux, le grand feu autour duquel on faisait cercle, tout cela nous rappelait le pays, malgré le bruit d'eau qu'on entendait sur le toit et les parapluies ouverts dans le salon à cause des fissures.

À un moment, le Père Bataillet a entonné sur l'harmonium la belle chanson de Frédéric Mistral, _Jean de Tarascon pris par les corsaires, _l'histoire d'un Tarasconnais tombé aux mains des Turcs, prenant le turban sans vergogne et tout près d'épouser la fille du pacha quand il entend sur le rivage chanter en provençal les matelots d'une barque tarasconnaise. Alors, Comme l'eau jaillit sous un coup de rame — un grand flot de larmes — crève son coeur dur; — le despatrié pense à la patrie, — et se désespère — d'être avec les Turcs.

À ce vers _comme l'eau jaillit sous un coup de rame, _un sanglot nous a tous secoués. Le Gouverneur lui-même buvait ses larmes, la tête renversée, et on voyait le grand cordon de l'Ordre qui se soulevait sur sa poitrine d'athlète. Voilà qui va changer peut- être bien des choses, rien que cette chanson du grand Mistral.

29 _décembre. — _Aujourd'hui, à dix heures du matin, mariage de S. Exc. Tartarin, gouverneur de Port-Tarascon, avec la princesse royale Négonko.

Ont signé au contrat: S. M. Négonko, qui a fait une croix pour paraphe, les directeurs et les grands dignitaires de la colonie, puis la messe a été dite dans le grand salon.

Cérémonie très simple, très digne, les miliciens en armes, tout le monde en grand costume. Seul Négonko faisait tache. Son attitude comme roi et comme père a été déplorable.

Rien à dire de la princesse, très jolie dans sa robe blanche et sa parure de corail.