Au loin clignotaient les lumières de la ville; on entendait des voix irritées, les chansons des Anglais campés sur le rivage et le fracas du Petit-Rhône grossi par les pluies.
Tartarin referma sa fenêtre avec un gros soupir et, tout en mettant son foulard de nuit, un vaste foulard à pois qu'il nouait en serre-tête, il dit à son fidèle secrétaire:
«Quand les autres m'ont renié, cela ne m'a pas trop surpris ni chagriné; mais cette petite…, vrai! j'aurais cru qu'elle aurait plus d'attachement.»
Le bon Pascalon essaya de le consoler. Après tout, cette princesse sauvage était un colis bien étrange à ramener à Tarascon, — car finalement on y rentrerait toujours à ce Tarascon, — et quand Tartarin reprendrait son existence d'autrefois, là-bas, sa femme papoua aurait pu le gêner, l'afficher…
«Rappelez-vous, mon bon maître, lorsque vous revîntes d'Algérie, votre cha… chameau, comme vous le trouviez encombrant…»
Tout de suite Pascalon s'interrompit et devint très rouge. Quelle idée d'aller parler de chameau à propos d'une princesse de sang royal! Et pour réparer ce que cette comparaison avait d'irrévérencieux, il fit remarquer à Tartarin l'analogie de sa situation avec celle de Napoléon prisonnier des Anglais et abandonné par Marie-Louise.
«En effet», dit Tartarin très fier de ce rapprochement; et l'identité de leurs deux destinées, à lui et au grand Napoléon, lui fit passer une excellente nuit.
Le lendemain, Port-Tarascon était évacué à la grande joie des colons. Leur argent perdu, les hectares illusoires, le grand coup de banque du «sale Belge» dont ils avaient été victimes, tout cela ne leur semblait rien auprès du soulagement qu'ils éprouvaient à sortir enfin de ce marécage.
On les embarqua les premiers, pour éviter tout conflit avec l'État de choses, qu'ils rendaient maintenant responsable de leur mauvais sort.
Comme on les conduisait aux chaloupes, Tartarin se montra à sa fenêtre, mais dut s'en retirer bien vite sous les huées qui l'accueillirent et devant les poings menaçants tendus vers lui.