«Hé bien, continue, mon enfant, dit doucement Tartarin en lui pinçant l'oreille, comme faisait Napoléon à ses grenadiers, tu seras mon petit Las Cases.»

La similitude de sa destinée avec celle de Napoléon le préoccupait depuis la veille.

Oui, c'était bien cela… Les Anglais, Marie-Louise, Las Cases…
Une vraie analogie de circonstances et de type… Et tous deux du
Midi, coquin de sort!

LIVRE TROISIÈME

Chapitre I

De la réception que les Anglais firent à Tartarin à bord du «Tomahawk». - Derniers adieux à l'île de Port Tarascon. - Conversation du Gouverneur sur le tillac avec son petit Las Cases. - Costecalde est retrouvé. - La dame du commodore. - Tartarin tire sa première baleine.

La dignité d'attitude de Tartarin, lorsqu'il monta sur le pont du Tomahawk, impressionna fort les Anglais, saisis surtout par le grand cordon de l'Ordre, rosé avec la Tarasque brodée, dont le Gouverneur s'écharpait comme d'un symbole maçonnique, et aussi par le manteau rouge et noir de grand de première classe qui enveloppait Pascalon de la tête aux pieds.

Les Anglais ont en effet, par-dessus tout, le respect de la hiérarchie, du fonctionnarisme et du maboulisme (de _maboul, _en langue arabe l'innocent, le bon toqué).

À la coupée du navire, Tartarin fut reçu par l'officier de service et conduit dans une cabine des premières avec les plus grands égards. Pascalon le suivit, bien récompensé de son dévouement, Car on lui donna la chambre à côté du Gouverneur, au lieu de le fourrer dans l'entrepont comme les autres Tarasconnais, entassés là en misérable troupeau d'émigrants, et pêle-mêle avec eux tout l'ancien état-major de l'île, ainsi puni de sa faiblesse et de sa lâcheté.

Entre la cabine de Tartarin et celle de son fidèle secrétaire se trouvait un petit salon garni de divans, de panoplies, de plantes exotiques, et une salle à manger où deux blocs de glace, dans des vases d'encoignure, entretenaient une perpétuelle fraîcheur.