Puis regardant le Provençal dont la barbe follette et les cheveux bouclés avaient le ton du sauternes dans les verres:

— Est-ce beau, la jeunesse!… Pas de danger quon le lâche, celui-là… Et ce quil y a de plus fort, cest que ça se gagne… Elle a lair aussi jeune que lui…

— Malhonnête!… fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la séduction sans âge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se faire aimer.

«Étonnante… Étonnante…» murmurait Caoudal, qui lexaminait tout en mangeant, avec un pli de tristesse et denvie grimaçant au coin de sa bouche.

— Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un déjeuner ici… cest loin, dam!… nous étions Ezano, Dejoie, toute la bande… tu es tombée dans létang. On ta habillée en homme, avec la tunique du garde- pêche. Ça tallait richement bien…

— Rappelle plus… fit-elle froidement, et sans mentir; car ces créatures changeantes et de hasard ne sont jamais quà lheure présente de leur amour. Nulle mémoire de ce qui précéda, nulle crainte de ce qui peut venir.

Caoudal, au contraire, tout au passé, dévidait à coups de sauternes ses exploits de robuste jeunesse, damour et de beuverie, parties de campagne, bals à lOpéra, charges datelier, batailles et conquêtes. Mais, en se tournant vers eux avec léclair remonté à ses yeux de toutes les flammes quil remuait, il saperçut quils ne lécoutaient guère, occupés à égrener des raisins aux lèvres lun de lautre.

— Est-ce assez rasant ce que je vous raconte là… Mais si, mais si, je vous assomme… Ah! nom dun chien… Cest bête dêtre vieux…

Il se leva, jeta sa serviette

— Pour moi, le déjeuner, père Langlois… cria-t-il vers le restaurant.