Dès lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur quil neut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur tendre la place à vif dune pitié sans amour, non plus pour la maîtresse, mais pour lêtre humain souffrant à cause de lui.

Un jour cétait le départ de ses voisins, ces témoins de son bonheur passé qui lui emportaient tant de souvenirs. À présent elle navait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bête sauvage, aussi peu intéressée aux choses que le loriot, tout frileux de lhiver, tristement ébouriffé dans un coin de sa cage.

Un autre jour, un pâle rayon égayant la vitre, elle se réveillait toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourdhui!… Pourquoi?… rien, une idée… Tout de suite elle se mettait à faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des dimanches et la coiffure quil aimait; puis jusquau soir, jusquà la dernière goutte de lumière, elle comptait les trains à la fenêtre de la salle, lécoutait venir par le Pavé des Gardes… Fallait-il être folle!

Quelquefois rien quune ligne: «Il pleut, il fait noir… je suis seule et je te pleure…» Ou bien elle se contentait de mettre sous enveloppe une pauvre fleur toute trempée et raide de frimas, la dernière de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes, cette fleur ramassée sous la neige, disait lhiver, la solitude, labandon; il voyait la place, au bout de lallée, et contre les plates-bandes, une jupe de femme mouillée jusquà lourlet, allant et revenant dans une solitaire promenade.

Cette pitié qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore avec Fanny, malgré la rupture. Il y songeait, se la figurait à toute heure; mais par une singulière défaillance de sa mémoire, quoiquil ny eût guère plus de cinq ou six semaines depuis leur séparation, et que les moindres détails de leur intérieur lui fussent encore présents, la cage de La Balue en face dun coucou en bois gagné à une fête de campagne, jusquaux branches du noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet de toilette, la femme elle-même ne lui apparaissait plus distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un seul détail de sa figure, accentué et pénible, la bouche déformée, le sourire troué par cette dent qui manquait.

Ainsi vieillie, quallait-elle devenir, la pauvre créature contre qui il avait dormi si longtemps? Largent fini quil lui avait laissé, où irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout à coup se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontrée le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa tranche de saumon fumé. Elle deviendrait cela, celle dont il avait si longtemps accepté les soins, la tendresse passionnée et fidèle. Et cette idée le désespérait… Cependant, que faire? Parce quil avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque temps avec elle, était-il condamné à la garder toujours, à lui sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de quelle justice?

Tout en sinterdisant de la revoir, il lui écrivait; et ses lettres à dessein positives et sèches laissaient deviner son émotion sous des conseils de sagesse et dapaisement. Il lengageait à retirer Joseph de pension, à le reprendre pour soccuper, se distraire; mais Fanny refusait. À quoi bon mettre cet enfant en présence de sa douleur, de son découragement? cétait bien assez du dimanche où le petit rôdait de chaise en chaise, errait de la salle au jardin, devinant quun grand malheur avait attristé la maison, et nosant plus demander des nouvelles de «papa Jean» depuis quon lui avait dit avec des sanglots quil était parti, quil ne reviendrait plus:

— Tous mes papas sen vont, alors!

Et ce mot du petit abandonné, tombant dune lettre navrante, restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientôt, cette pensée de la savoir à Chaville devint une oppression telle, quil lui conseilla de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste expérience des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre quun affreux égoïsme, lenvie de se débarrasser delle à jamais, par un de ces brusques béguins dont elle était familière; et elle sen expliqua avec sincérité:

«Tu sais ce que je tai dit autrefois… Je resterai ta femme malgré tout, ta femme aimante et fidèle. Notre petite maison menveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au monde… Que ferais-je à Paris? Jai le dégoût de mon passé qui téloigne; et puis, songe à quoi tu nous exposes… Tu te crois donc bien fort? Viens, alors, méchant… une fois, rien quune…»