— À propos de Fanny, vous savez la nouvelle?… Flamant est gracié, sorti de Mazas… Cest la pétition de Déchelette… Pauvre Déchelette! il aura fait du bien même après sa mort.
Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues qui cahotaient à fond de train dans la rue sombre où le gaz sallumait, Gaussin sétonnait de se sentir si ému.
— Flamant gracié… sorti de Mazas…
Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement interrompues, tombées sous les caresses dun consolateur; car la première pensée du misérable enfin libre avait dû être pour elle.
Il se rappelait la correspondance amoureuse datée de la prison, lobstination de sa maîtresse à défendre celui-là seul, quand elle faisait si bon marché des autres; et au lieu de se féliciter dune aventure qui logiquement le déchargeait de toute inquiétude, de tout remords, une angoisse indéfinissable le tint éveillé et fiévreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne laimait plus; seulement il songeait à ses lettres restées aux mains de cette femme, quelle lirait peut-être à lautre, et dont — qui sait? — sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour troubler son repos, son bonheur.
Vraie ou fausse, ou cachant sans quil sen doutât un souci dautre genre, cette préoccupation de ses lettres le décida à une démarche imprudente, la visite à Chaville quil avait toujours obstinément refusée. Mais à qui confier une mission aussi intime et délicate?… Un matin de février, il prit le train de dix heures, très calme desprit et de coeur, avec la seule crainte de trouver la maison fermée, la femme disparue déjà à la suite de son bandit.
Dès la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux fenêtres du pavillon le rassurèrent; et se souvenant de son émotion, lorsquil voyait fuir derrière lui la petite lumière mouchetant lombre, il se raillait lui-même et la fragilité de ses impressions. Ce nétait plus le même homme qui passait là, et certainement il ne trouverait plus la même femme. Il ny avait pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train navaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les mêmes lèpres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux échos.
Il descendit seul à la station, par ce brouillard pénétrant et froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige durcie, la voûte du chemin de fer, ne rencontra personne avant le Pavé des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un enfant suivis dun employé de la gare poussant sa brouette chargée de malles.
Lenfant, tout emmitouflé dun cache-nez, la casquette jusquaux oreilles, retint un cri en passant près de lui. «Mais cest Joseph…» se dit-il, un peu étonné et triste de cette ingratitude du petit; et sétant retourné il rencontra le regard de lhomme qui accompagnait lenfant par la main. Cette figure intelligente et fine, pâlie par la claustration, ces vêtements de confection achetés de la veille, cette barbe blonde à fleur de menton, qui navait pas eu le temps de repousser depuis Mazas… Flamant, parbleu! Et Joseph était son fils…
Ce fut une révélation dans un éclair. Il revit, comprit tout, depuis la lettre du coffret où le beau graveur confiait à sa maîtresse un enfant quil avait en province, jusquà larrivée mystérieuse du petit, et la mine gênée dHettéma pour parler de cette adoption, et les regards de Fanny à Olympe; car ils sétaient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient dû rire!… Un dégoût lui en vint de tout ce passé de honte, une envie de fuir bien loin; mais des choses le troublaient quil aurait voulu savoir. Lhomme et lenfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans ce coin de souillure et de malheur.