— Eh bien, qui nous empêche?…

Et lon se mit en quête dune installation.

Cest le piège. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus honnêtes, par cet instinct de propreté, ce goût du «home» quont mis en eux léducation familiale et la tiédeur du foyer.

Lappartement de la rue dAmsterdam fut loué tout de suite et trouvé charmant, malgré ses pièces en enfilade qui ouvraient, — la cuisine et la salle sur une arrière-cour moisie où montaient dune taverne anglaise des odeurs de rinçure et de chlore, — la chambre sur la rue en pente et bruyante, secouée jour et nuit aux cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets darrivée et de départ, tout le vacarme de la gare de lOuest développant en face ses toitures en vitrage couleur deau sale. Lavantage, cétait de savoir le train à sa porte, et Saint-cloud, Ville-dAvray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse, large et commode, qui gardait de la munificence des anciens locataires une tente de zinc peinte en coutil rayé, ruisselante et triste sous le crépitement des pluies dhiver, mais où lon serait très bien lété pour dîner au bon air, comme dans un chalet de montagne.

On soccupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son projet dinstallation, tante Divonne, qui était comme lintendante de la maison, envoya largent nécessaire; et sa lettre annonçait en même temps le prochain arrivage dune armoire, dune commode, et dun grand fauteuil canné, tirés de la «Chambre du vent» à lintention du Parisien.

Cette chambre, quil revoyait au fond dun couloir de Castelet, toujours inhabitée, les volets clos attachés dune barre, la porte fermée au verrou, était condamnée, par son exposition aux coups du mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y entassait des vieilleries, ce que chaque génération dhabitants reléguait au passé devant les acquisitions nouvelles.

Ah! si Divonne avait su à quelles singulières siestes servirait le fauteuil canné, et que des jupons de surah, des pantalons à manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire… Mais le remords de Gaussin à ce sujet se trouvait perdu dans les mille petites joies de linstallation.

Cétait si amusant, après le bureau, entre chien et loup, de partir en grandes courses, serrés au bras lun de lautre, et de sen aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle à manger, — le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de cretonne à fleurs pour la croisée et le lit. Lui acceptait tout, les yeux fermés; mais Fanny regardait pour deux, essayait les chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une expérience marchandeuse.

Elle connaissait les maisons où lon avait à prix de fabrique une batterie de cuisine complète pour petit ménage, les quatre casseroles en fer, la cinquième émaillée pour le chocolat du matin; jamais de cuivre, cest trop long à nettoyer. Six couverts de métal avec la cuillère à potage et deux douzaines dassiettes en faïence anglaise, solide et gaie, tout cela compté, préparé, emballé comme une dînette de poupée. Pour les draps, serviettes, linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le représentant dune grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait à tant par mois; et toujours à guetter les devantures, en quête de ces liquidations, de ces débris de naufrage que Paris amène continuellement dans lécume de ses bords, elle découvrait au boulevard de Clichy loccasion dun lit superbe, presque neuf, et large à y coucher en rang les sept demoiselles de logre.

Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais il ne sentendait à rien, ne sachant dire non, ni sen aller les mains vides. Entré chez un brocanteur pour acheter un huilier ancien quelle lui avait signalé, il rapportait en guise de lobjet déjà vendu un lustre de salon à pendeloques, bien inutile puisquils navaient pas de salon.