Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait, la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny était prévenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, dune fatalité lointaine, mais inéluctable. Restait le grand chagrin quils auraient chez lui en apprenant quil ne vivait pas seul, la colère de son père si rigide et si prompt.

Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne à Paris. Son père, «le consul» comme on disait là-bas, était retenu toute lannée par la surveillance du domaine très considérable quil faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La mère, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste, laissant à Divonne la direction de la maison, le soin des deux petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance en surprise avait à tout jamais emporté ses forces actives. Quant à loncle Césaire, le mari de Divonne, cétait un grand enfant quon ne laissait pas voyager seul.

Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsquil recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes avaient mis quelques lignes de leur grosse écriture à petits doigts, elle la lisait par-dessus son épaule, sattendrissait avec lui. De son existence à elle il ne savait rien, ne sinformait pas. Il avait le bel égoïsme inconscient de sa jeunesse, aucune jalousie, aucune inquiétude. Plein de sa propre vie, il la laissait déborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que lautre restait muette.

Ainsi les jours, les semaines sen allaient dans une heureuse quiétude un moment troublée par une circonstance qui les émut beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit avec une joie telle quil ne put que la partager. Au fond, il avait peur. Un enfant, à son âge!… Quen ferait-il?… Devait-il le reconnaître?… Et quel gage entre cette femme et lui, quelle complication davenir!

Soudainement, la chaîne lui apparut, lourde, froide et scellée. La nuit, il ne dormait pas plus quelle; et côte à côte dans leur grand lit, ils rêvaient, les yeux ouverts, à mille lieues lun de lautre.

Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis lhiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case sembellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le soir, ils dînaient là sous le ciel teinté de vert, que rayait le sifflement en coup dongle des hirondelles.

La rue envoyait ses bouffées chaudes et tous les bruits des maisons voisines; mais le moindre souffle dair était pour eux, et ils soubliaient des heures, leurs genoux enlacés, ny voyant plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rhône, rêvait de consulats lointains dans des pays très chauds, de ponts de navires en partance où la brise aurait cette haleine longue dont frémissait le rideau de la tente. Et lorsquune caresse invisible murmurait sur ses lèvres: «maimes-tu?… il revenait toujours de très loin pour répondre: «oh! oui, je taime…» Voilà ce que cest de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans la tête.

Sur le même balcon, séparé deux par une grille en fer enguirlandée de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait, M. et Mme Hettéma, des gens mariés, très gros, dont les baisers claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareillés, dans une conformité dâge, de goût, de lourdes tournures, cétait touchant dentendre ces amoureux à fin de jeunesse chanter en duo tout bas, en sappuyant à la balustrade, de vieilles romances sentimentales…

Mais je lentends qui soupire dans lombre Cest un beau rêve, ah! laissez-moi dormir.

Ils plaisaient à Fanny, elle aurait voulu les connaître. Quelquefois même la voisine et elle échangeaient par-dessus le fer noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses; mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et lon ne se parlait pas.