Dix pages, signées La Gournerie, 1861, dune écriture longue et féline, dans lesquelles le poète, envoyé en Algérie pour le compte-rendu officiel et lyrique du voyage de lempereur et de limpératrice, faisait à sa maîtresse une description éblouissante des fêtes.
Alger débordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une Nuits; toute lAfrique accourue, entassée autour de la ville, battant ses portes à les rompre, comme un simoun. Caravanes de nègres et de chameaux chargés de gomme, tentes de poil dressées, une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux, sécartait chaque matin devant larrivée des chefs du Sud pareils à des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques discordantes, flûtes de roseau, petits tambours rauques, le goum entourant létendard du Prophète aux trois couleurs; et derrière, menés en laisse par des nègres, les chevaux destinés en présent à l_Emberour_, vêtus de soie, caparaçonnés dargent, secouant à chaque pas des grelots et des broderies…
Le génie du poète rendait tout cela vivant et présent; les mots brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait être fière, la femme aux genoux de qui lon jetait ces richesses. Fallait-il quelle fût aimée, puisque, malgré la curiosité de ces fêtes, le poète ne songeait quà elle, mourait de ne pas la voir:
— Oh! cette nuit, jétais avec toi sur le grand divan de la rue de lArcade. Tu étais nue, tu étais folle, tu criais de joie sous mes caresses, quand je me suis réveillé en sursaut roulé dans un tapis sur ma terrasse, en pleine nuit détoiles. Le cri du muezzin montait dun minaret voisin en claire et limpide fusée voluptueuse plutôt que priante, et cest toi que jentendais encore en sortant de mon rêve…
Quelle force mauvaise le poussait donc à continuer sa lecture malgré lhorrible jalousie qui blanchissait ses lèvres, contractait ses mains? Doucement, câlinement, Fanny essayait de lui reprendre la lettre; mais il la lut jusquau bout, et après celle-là une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et à mesure avec un détachement de mépris, dindifférence, sans regarder la flamme qui savivait dans la cheminée aux effusions lyriques et passionnées du grand poète. Et quelquefois, dans le débordement de cet amour exagéré à la température africaine, le lyrisme de lamant sentachait de quelque grosse obscénité de corps de garde dont auraient été surprises et scandalisées les lectrices mondaines du Livre de lAmour, dun spiritualisme raffiné, immaculé comme la corne dargent de la Yungfrau.
Misères du coeur! cest à ces passages surtout que Jean sarrêtait, à ces souillures de la page, sans se douter des tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Même il eut le courage de ricaner à ce post-scriptum qui suivait le récit éblouissant dune fête dAïssaouas: «Je relis ma lettre… il y a vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de côté, je pourrai men servir…»
— Un monsieur qui ne laissait rien traîner! fit-il en passant à un autre feuillet de la même écriture où, sur un ton glacé dhomme daffaires, La Gournerie réclamait un recueil de chansons arabes et une paire de babouches en paille de riz.
Cétait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su sen aller, il était fort, celui-là…
Et sans sarrêter, Jean continuait à drainer ce marécage doù montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait mis la bougie sur la table, et parcourait des billets très courts, illisiblement tracés comme au poinçon par de trop gros doigts qui à tous moments, dans une brusquerie de désir ou de colère, trouaient et déchiraient le papier. Les premiers temps dune liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne, puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures ignobles et basses douvrier, coupées tout à coup de drôleries, de mots cocasses, de reproches sanglotés, toute la faiblesse mise à nu du grand artiste devant la rupture et labandon.
Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges où fumaient et grésillaient la chair, le sang, les larmes dun homme de génie; mais quimportait à Fanny, toute au jeune amant quelle surveillait, dont lardente fièvre la brûlait à travers leurs vêtements. Il venait de trouver un portrait à la plume signé Gavarni, avec cette dédicace: À mon amie Fanny Legrand, dans une auberge de Dampierre, un jour quil pleuvait. Une tête intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose damer et de ravagé.