Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Césaire, ou plutôt le Fénat, le vaurien, le mauvais drôle, pour lui garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire qui apparaît de loin en loin dans les familles les plus austères, dont il est comme la soupape déchappement.

En quelques années dincurie, de dilapidations imbéciles, de bouillottes désastreuses aux cercles dAvignon et dOrange, le clos fut hypothéqué, les caves de réserve mises à sec, les récoltes à venir vendues davance; puis un jour, à la veille dune saisie définitive, le Fénat imita la signature de son frère, fit trois traites payables au consulat de Shang-Haï, persuadé quavant léchéance il trouverait largent pour les retirer; mais elles arrivèrent régulièrement à laîné avec une lettre éperdue avouant la ruine et les faux. Le consul accourut à Châteauneuf, remédia à cette situation désespérée, à laide de ses économies et de la dot de sa femme, et voyant lincapacité du Fénat, il renonça à la carrière qui souvrait pourtant brillante devant lui et se fit simplement vigneron.

Un vrai Gaussin, celui-là, traditionnel jusquà la manie, violent et calme, à la façon des volcans éteints qui gardent des menaces et des réserves déruption, laborieux avec cela, très entendu à la culture. Grâce à lui, Castelet prospéra, sagrandit de toutes les terres jusquau Rhône, et, comme les chances humaines vont toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fénat errait par la maison, anéanti sous le poids de sa faute, osant à peine lever les yeux vers son frère dont le méprisant silence laccablait; il ne respirait quaux champs, à la chasse, à la pêche, fatiguant son chagrin à dineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant des cannes superbes de myrte ou de roseau, et déjeunant tout seul dehors dune brochette de becs fins quil cuisait, sur un feu de souches doliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentré pour dîner à la table fraternelle, il ne prononçait pas un mot, malgré lindulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre être et le fournissant dargent de poche, en cachette de son mari qui tenait rigueur au Fénat, moins pour ses sottises passées que pour toutes celles à commettre; et en effet la grande incartade réparée, lorgueil de Gaussin laîné fut mis à une nouvelle épreuve.

Trois fois par semaine, venait en journée de couture, à Castelet, une jolie fille de pêcheurs, Divonne Abrieu, née dans loseraie au bord du Rhône, vraie plante fluviale à la tige ondulante et longue. Sous sa catalane à trois pièces enserrant sa petite tête et dont les brides rejetées laissaient admirer lattache du cou légèrement bistré comme le visage, jusquaux névés délicats de la gorge et des épaules, elle faisait songer à quelque done des anciennes cours damour jadis tenues tout autour de Châteauneuf, à Courthezon, à Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines seffritent par les collines.

Ce souvenir historique nétait pour rien dans lamour de Césaire, âme simple, dénuée didéal et de lecture; mais, de petite taille, il aimait les femmes grandes et fut pris dès le premier jour. Il sy entendait, le Fénat, à ces aventures villageoises; une contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis à la première rencontre en pleins champs la vive attaque à la renverse, sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait pas, quelle rapporta le gibier à la cuisine, et que solide comme un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le séducteur rouler à dix pas. Depuis, elle le tint à distance avec la pointe des ciseaux pendus à sa ceinture par un clavier dacier, le rendit fou damour, si bien quil parla dépouser et se confia à sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis lenfance, la sachant sérieuse et délicate, trouvait dans le fond de son coeur que cette mésalliance serait peut-être le salut du Fénat; mais la fierté du consul se révoltait à lidée dun Gaussin dArmandy épousant une paysanne: «Si Césaire fait cela, je ne le revois plus…» et il tint parole.

Césaire marié quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhône chez les parents de sa femme, dune petite rente que lui servait son frère et quapportait tous les mois lindulgente belle-soeur. Le petit Jean accompagnait sa mère dans ses visites, ravi de la cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumée, secouée par la tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et verticale comme un mât. La porte ouverte encadrait le petit môle où séchaient les filets, où luisait et frétillait largent vif et nacré des écailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large, lumineux, tout rebroussé par le vent contre ses îles en touffes dun vert pâle. Et, tout petit, Jean prenait là son goût des lointains voyages, et de la mer quil navait pas encore vue.

Cet exil de loncle Césaire dura deux ou trois ans, naurait jamais fini peut-être sans un événement familial, la naissance des deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mère tomba malade à la suite de cette double couche, et Césaire et sa femme eurent la permission de venir la voir. La réconciliation des deux frères suivit, irraisonnée, instinctive, par la toute-puissance du même sang; le ménage habita Castelet, et comme une incurable anémie, compliquée bientôt de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre mère, Divonne se trouva chargée de mener la maison, de surveiller la nourriture des petites, le personnel nombreux, daller voir Jean deux fois la semaine au lycée dAvignon, sans compter que le soin de sa malade la réclamait à toute heure.

Femme dordre et de tête, elle suppléait à linstruction qui lui manquait, par son intelligence, son âpreté paysanne, les lambeaux détudes restés dans la cervelle du Fénat dompté et discipliné. Le consul se reposait sur elle de toute la dépense de la maison, très lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant dannée en année, rongés au pied des vignes par le phylloxera. Toute la plaine était atteinte, mais le clos résistait encore, et cétait la préoccupation du consul: sauver le clos à force de recherches et dexpériences.

Cette Divonne Abrieu qui restait fidèle à ses coiffes, à son clavier dartisane et se tenait si modestement à sa place dintendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gêne, en ces années de crise, la malade toujours entourée des mêmes soins coûteux, les petites élevées près de leur mère, en demoiselles, la pension de Jean régulièrement payée, dabord au lycée, puis à Aix où il faisait son droit, enfin à Paris où il était allé lachever.

Par quels miracles dordre, de vigilance y arrivait-elle, tous lignoraient comme elle-même. Mais chaque fois que Jean songeait à Castelet, quil levait les yeux vers la photographie à reflets pâles, effacée de lumière, la première figure évoquée, le premier nom prononcé, cétait Divonne, la paysanne au grand coeur quil sentait cachée derrière la gentilhommière et la tenant debout par leffort de sa volonté. Depuis quelques jours cependant, depuis quil savait ce quétait sa maîtresse, il évitait de prononcer ce nom vénéré devant elle, comme celui de sa mère ni daucun des siens; même la photographie le gênait à regarder, déplacée, égarée à cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.