Cette Rosario, Rosa, de son nom de fête écrit sur toutes les glaces des restaurants de nuit et toujours souligné de quelque ordure, était une ancienne dame des chars à lHippodrome, célèbre dans le monde de la noce par son dévergondage cynique, ses coups de gueule et de cravache très recherchés des hommes de cercle, quelle menait comme ses chevaux.

Espagnole dOran, elle avait été plus belle que jolie et tirait encore aux lumières un certain effet de ses yeux noirs bistrés, de ses sourcils rejoints en barre; mais ici, même dans ce faux jour, elle avait bien ses cinquante ans, marqués sur une face plate, dure, à la peau soulevée et jaune comme un limon de son pays. Intime de Fanny Legrand pendant des années, elle lavait chaperonnée dans la galanterie, et rien que son nom épouvantait lamoureux.

Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de sexcuser. À qui sadresser pour trouver un emploi? On était bien embarrassé. Dailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille; riche, très riche, vivant dans son hôtel avenue de Villiers ou à sa villa dEnghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul amant, toujours le même, son musicien.

— De Potter? demanda Jean… je le croyais marié.

— Oui… marié, des enfants, il paraît même que sa femme est jolie… ça ne la pas empêché de revenir à lancienne… et si tu voyais comme elle lui parle, comme elle le traite… Ah! il est bien mordu, celui-là…

Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame à ce moment interrompit sa lecture et sadressa à son sac qui sautait au bout de la cordelière:

— Mais reste donc tranquille, voyons!…

Puis, à la gérante, sur un ton de commandement:

— Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.

Fanny se Leva, apporta le sucre quelle approchait de louverture du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins… «Regarde la jolie bête…» dit-elle à son amant, en lui montrant, tout entouré de ouate, une sorte de gros lézard difforme et grenu, crêté, dentelé, la tête en capuchon sur une chair grelottante et gélatineuse; un caméléon envoyé dAlgérie à Rosa, qui le préservait de lhiver parisien à force de soins et de chaleur. Elle ladorait comme jamais elle navait aimé aucun homme; et Jean démêlait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que lhorrible bête tenait dans la maison.