L'air était chaud ce jour-là. Sur le quai ruisselant de soleil,
cinq ou six douaniers, des Algériens attendant des nouvelles de
[10]France, quelques Maures accroupis qui fumaient leurs longues
pipes, des matelots maltais ramenant de grands filets où des
milliers de sardines luisaient entre les mailles comme de petites
pièces d'argent.

Mais à peine Tartarin eut-il mis pied à terre, le quai s'anima,
[15]changea d'aspect. Une bande de sauvages, encore plus hideux
que les forbans du bateau, se dressa d'entre les cailloux de la
berge et se rua sur le débarquant. Grands Arabes tout nus sous
des couvertures de laine, petits Maures en guenilles, Nègres,
Tunisiens, Mahonnais, M'zabites, garçons d'hôtel en tablier
[20]blanc, tous criant, hurlant, s'accrochant à ses habits, se disputant
ses bagages, l'un emportant ses conserves, l'autre sa pharmacie,
et, dans un charabia fantastique, lui jetant à la tête des
noms d'hôtel invraisemblables....

Étourdi de tout ce tumulte, le pauvre Tartarin allait, venait,
[25]pestait, jurait, se démenait, courait après ses bagages, et, ne
sachant comment se faire comprendre de ces barbares, les
haranguait en français, en provençal, et même en latin, du
latin de Pourceaugnac, rosa, la rose, bonus, bona, bonum, tout

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ce qu'il savait.... Peine perdue. On ne l'écoutait pas....
Heureusement qu'un petit homme, vêtu d'une tunique à collet
jaune, et armé d'une longue canne de compagnon, intervint
comme un dieu d'Homère dans la mêlée, et dispersa toute cette
[5]racaille à coups de bâton. C'était un sergent de ville algérien.
Très poliment, il engagea Tartarin à descendre à l'hôtel de
l'Europe, et le confia à des garçons de l'endroit qui l'emmenèrent,
lui et ses bagages, en plusieurs brouettes.

Aux premiers pas qu'il fit dans Alger, Tartarin de Tarascon
[10]ouvrit de grands yeux. D'avance il s'était figuré une
ville orientale, féerique, mythologique, quelque chose tenant le
milieu entre Constantinople et Zanzibar.... Il tombait en
plein Tarascon.... Des cafés, des restaurants, de larges
rues, des maisons à quatre étages, une petite place macadamisée
[15]où des musiciens de la ligne jouaient des polkas d'Offenbach,
des messieurs sur des chaises buvant de la bière avec
des échaudés, des dames, quelques lorettes, et puis des militaires,
encore des militaires, toujours des militaires ... et pas
un Teur!... Il n'y avait que lui.... Aussi, pour traverser
[20]la place, se trouva-t-il un peu gêné. Tout le monde le regardait.
Les musiciens de la ligne s'arrêtèrent, et la polka d'Offenbach
resta un pied en l'air.

Les deux fusils sur l'épaule, le revolver sur la hanche, farouche
et majestueux comme Robinson Crusoé, Tartarin passa
[25]gravement au milieu de tous les groupes; mais en arrivant à
l'hôtel ses forces l'abandonnèrent. Le départ de Tarascon, le
port de Marseille, la traversée, le prince monténégrin, les pirates,
tout se brouillait et roulait dans sa tête.... Il fallut le monter
à sa chambre, le désarmer, le déshabiller.... Déjà même on
[30]parlait d'envoyer chercher un médecin; mais, à peine sur l'oreiller,
le héros se mit à ronfler si haut et de si bon coeur, que l'hôtelier
jugea les secours de la science inutiles, et tout le monde se retira
discrètement.

IV

Le premier affût.

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