«Préince!... Préince!...» répétait-il avec ivresse.
Un quart d'heure après, ces deux messieurs étaient installés
[20]au restaurant des Platanes, agréable maison de nuit dont
les terrasses plongent sur la mer, et là, devant une forte
salade russe arrosée d'un joli vin de Crescia, on renoua
connaissance.
Vous ne pouvez rien imaginer de plus séduisant que ce prince
[25]monténégrin. Mince, fin, les cheveux crépus, frisé au petit fer,
rasé à la pierre ponce, constellé d'ordres bizarres, il avait l'oeil
futé, le geste câlin et un accent vaguement italien qui lui donnait un
faux air de Mazarin sans moustaches; très ferré d'ailleurs
sur les langues latines, et citant à tout propos Tacite,
[30]Horace et les Commentaires.
De vieille race héréditaire, ses frères l'avaient, paraît-il, exilé
dès l'âge de dix ans, à cause de ses opinions libérales, et depuis
il courait le monde pour son instruction et son plaisir, en Altesse
philosophe.... Coïncidence singulière! Le prince avait passé
trois ans à Tarascon, et comme Tartarin s'étonnait de ne l'avoir
jamais rencontré au cercle ou sur I'Esplanade: «Je sortais
Peu....» fit l'Altesse d'un ton évasif. Et le Tarasconnais,
[5]par discrétion, n'osa pas en demander davantage. Toutes ces
grandes existences out des côtés si mystérieux!...
En fin de compte, un très bon prince, ce seigneur Grégory.
Tout en sirotant le vin rosé de Crescia, il écouta patiemment
Tartarin lui parler de sa Mauresque et même il se fit fort, connaissant
[10]toutes ces dames, de la retrouver promptement.
On but sec et longtemps. On trinqua «aux dames d'Alger!
au Monténégro libre!...»
Dehors sous la terrasse, la mer roulait, et les vagues, dans
l'ombre, battaient la rive avec un bruit de draps mouillés qu'on
[15]secoue. L'air était chaud, le ciel plein d'étoiles.
Dans les platanes, un rossignol chantait....