Vous pensez qu'on n'écrit pas à une Mauresque d'Alger
comme à une grisette de Beaucaire. Fort heureusement que
notre héros avait par devers lui ses nombreuses lectures qui
[25]lui permirent, en amalgamant la rhétorique apache des Indiens
de Gustave Aimard avec le Voyage en Orient de Lamartine, et
quelques lointaines réminiscences du Cantique des Cantiques, de
composer la lettre la plus orientale qu'il se pût voir. Cela
commençait par:

[30]«Comme l'autruche dans les sables ....»

Et finissait par:

«Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette
fleur
....»

[Page 59]

A cet envoi, le romanesque Tartarin aurait bien voulu joindre
un bouquet de fleurs emblématiques, à la mode orientale; mais
le prince Grégory pensa qu'il valait mieux acheter quelques pipes
chez le frère, ce qui ne manquerait pas d'adoucir l'humeur
[5]sauvage du monsieur et ferait certainement très grand plaisir à
la dame, qui fumait beaucoup.

«Allons vite acheter des pipes!» fit Tartarin plein d'ardeur.

«Non!... non!... Laissez-moi y aller seul. Je les aurai
à meilleur compte....

[10]--Comment! vous voulez ... O prince ... prince....»
Et le brave homme, tout confus, tendit sa bourse à l'obligeant
Monténégrin, en lui recommandant de ne rien négliger pour
que la dame fût contente.

Malheureusement l'affaire--quoique bien lancée--ne marcha
[15]pas aussi vite qu'on aurait pu l'espérer. Très touchée,
paraît-il, de l'éloquence de Tartarin et du reste aux trois quarts
séduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demandé
que de le recevoir; mais le frère avait des scrupules, et, pour
les endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des
[20]cargaisons de pipes....