«Préïnce, préïnce,» murmura Tartarin tout blême, et s'accrochant
à l'étoupe sèche de la bosse, «préïnce, descendons....
Je sens ... je sens ... que je vais faire bafouer la France....»
[10]Va te promener! le chameau était lancé, et rien ne pouvait
plus l'arrêter. Quatre mille Arabes couraient derrière, pieds
nus, gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleil
six cent mille dents blanches....
Le grand homme de Tarascon dut se résigner. Il s'affaissa
[15]tristement sur la bosse. La chechia prit toutes les positions
qu'elle voulut ... et la France fut bafouée.
V
L'affût du soir dans un bois de lauriers-roses.
Si pittoresque que fût leur nouvelle monture, nos tueurs de
lions durent y renoncer, par égard pour la chechia. On continua
donc la route à pied comme devant, et la caravane s'en alla
[20]tranquillement vers le Sud par petites étapes, le Tarasconnais
en tête, le Monténégrin en queue, et dans les rangs le chameau
avec les caisses d'armes.
L'expédition dura près d'un mois.
Pendant un mois, cherchant des lions introuvables, le terrible
[25]Tartarin erra de douar en douar dans l'immense plaine du
Chéliff, à travers cette formidable et cocasse Algérie française,
où les parfums du vieil Orient se compliquent d'une forte odeur
d'absinthe et de caserne, Abraham et Zouzou mêlés, quelque
chose de féerique et de naïvement burlesque, comme une page
de l'Ancien Testament racontée par le sergent La Ramée ou
le brigadier Pitou.... Curieux spectacle pour des yeux qui
auraient su voir.... Un peuple sauvage et pourri que nous
civilisons, en lui donnant nos vices.... L'autorité féroce et
[5]sans contrôle de bachagas fantastiques, qui se mouchent gravement
dans leurs grands cordons de la Légion d'honneur, et
pour un oui ou pour un non font bâtonner les gens sur la
plante des pieds. La justice sans conscience de cadis à grosses
lunettes, tartufes du Coran et de la loi, qui rêvent de quinze
[10]août et de promotion sous les palmes, et vendent leurs arrêts,
comme Ésau son droit d'aînesse, pour un plat de lentilles ou de
kousskouss au sucre. Des caïds libertins et ivrognes, anciens
brosseurs d'un général Yusuf quelconque, qui se soûlent de
champagne avec des blanchisseuses mahonnaises, et font des
[15]ripailles de mouton rôti, pendant que, devant leurs tentes, toute
la tribu crève de faim, et dispute aux lévriers les rogatons de la
ribote seigneuriale.