par la terreur et faisant retentir les conserves et les caisses
d'armes, la bosse du chameau frissonna.

Plus de doute. C'était le lion.... Vite, vite, à l'affût. Pas
une minute à perdre.

[5]Il y avait tout juste près de là un vieux marabout (tombeau
de saint) à coupole blanche, avec les grandes pantoufles jaunes
du défunt déposées dans une niche au-dessus de la porte, et
un fouillis d'ex-voto bizarres, pans de burnous, fils d'or, cheveux
roux, qui pendaient le long des murailles.... Tartarin
[10]de Tarascon y remisa son prince et son chameau et se mit en
quête d'un affût. Le prince Grégory voulait le suivre, mais le
Tarasconnais s'y refusa; il tenait à affronter le lion seul à seul.
Toutefois il recommanda à Son Altesse de ne pas s'éloigner, et,
par mesure de précaution, il lui confia son portefeuille, un gros
[15]portefeuille plein de papiers précieux et de billets de banque,
qu'il craignait de faire écornifler par la griffe du lion. Ceci fait,
le héros chercha son poste.

Cent pas en avant du marabout, un petit bois de lauriers-rosés
tremblait dans la gaze du crépuscule, au bord d'une rivière
[20]presque à sec. C'est là que Tartarin vint s'embusquer, le genou
en terre, selon la formule, la carabine au poing et son grand
couteau de chasse planté fièrement devant lui dans le sable de
la berge.

La nuit arriva. Le rose de la nature passa au violet, puis
[25]au bleu sombre.... En bas, dans les cailloux de la rivière,
luisait comme un miroir à main une petite flaque d'eau claire.
C'était l'abreuvoir des fauves. Sur la pente de l'autre berge,
on voyait vaguement le sentier blanc que leurs grosses pattes
avaient tracé dans les lentisques. Cette pente mystérieuse
[30]donnait le frisson. Joignez à cela le fourmillement vague des
nuits africaines, branches frôlées, pas de velours d'animaux
rôdeurs, aboiements grêles des chacals, et là-haut, dans le ciel,
à cent, deux cents mètres, de grands troupeaux de grues qui

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passent avec des cris d'enfants qu'on égorge; vous avouerez
qu'il y avait de quoi être ému.

Tartarin l'était. Il l'était même beaucoup. Les dents lui claquaient,
le pauvre homme! Et sur la garde de son couteau de
[5]chasse planté en terre le canon de son fusil rayé sonnait comme
une paire de castagnettes.... Qu'est-ce que vous voulez! Il
y a des soirs où l'on n'est pas en train, et puis où serait le
mérite, si les héros n'avaient jamais peur....

Eh bien! oui, Tartarin eut peur, et tout le temps encore.
[10]Néanmoins, il tint bon une heure, deux heures, mais l'héroïsme
a ses limites.... Près de lui, dans le lit desséché de la
rivière, le Tarasconnais entend tout à coup un bruit de pas, des
cailloux qui roulent. Cette fois la terreur l'enlève de terre. Il
tire ses deux coups au hasard dans la nuit, et se replie à toutes
[15]jambes sur le marabout, laissant son coutelas debout dans le
sable comme une croix commémorative de la plus formidable
panique qui ait jamais assailli l'âme d'un dompteur d'hydres.

«A moi, préïnce ... le lion! ...»