[*] Voici ce qu'il est dit de cette chasse locale dans les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon:

«Après un bon déjeuner en pleine campagne, chacun des chasseurs prend sa casquette, la jette en l'air de toutes ses forces, et la tire au vol avec du 5, du 6 ou du 2, selon les conventions. Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé roi de la chasse et rentre, le soir, en triomphateur à Tarascon, la casquette criblée au bout du fusil, au milieu des aboiements et des fanfares…

Bien des années ont passé depuis la guerre, bien des almanachs ont ét mis au feu; mais Tarascon n'a pas oublié, et, renonçant aux futiles distractions d'autre temps, n'a plus songé qu'à se faire du sang et des muscles au profit des revanches futures. Des sociétés de tir et de gymnastique, costumées, équipées, ayant toutes leur musique et leur bannière; des salles d'armes, boxe, bâton, chausson; des courses pieds, des luttes à main plate entre personnes du meilleur monde ont remplacé les chasses à la casquette, les platoniques causeries cynégétiques chez l'armurier Costecalde.

Enfin le cercle, le vieux cercle lui-même, abjurant bouillotte et bezigue, s'est transformé en Club Alpin, sur le patron du fameux «Alpine Club» de Londres qui a porté jusqu'aux Indes la renommée de ses grimpeurs. Avec cette différence que les Tarasconnais, au lieu de s'expatrier vers des cimes étrangères à conquérir, se sont contentés de ce qu'ils avaient sous la main, ou plutôt sous le pied, aux portes de la ville.

Les Alpes à Tarascon?… Non, mais les Alpines, cette chaîne de montagnettes parfumées de thym et de lavande, pas bien méchantes ni très hautes (150 à 200 mètres au-dessus du niveau de la mer), qui font un horizon de vagues bleues aux routes provençales, et que l'imagination locale a décorées de noms fabuleux et caractéristiques: le Mont-Terrible, le Bout-du-Monde, le Pic-des-Géants, etc.

C'est plaisir, les dimanches matin, de voir les Tarasconnais guêtrés, le pic en main, le sac et la tente sur le dos, partir, clairons en tête, pour des ascensions dont le Forum, le journal de la localité, donne le compte rendu avec un luxe descriptif, une exagération d'épithètes, «abîmes, gouffres, gorges effroyables,» comme s'il s'agissait de courses sur l'Himalaya. Pensez qu'à ce jeu les indigènes ont acquis des forces nouvelles, ces «doubles muscles réservés jadis au seul Tartarin, le bon, le brave, l'héroïque Tartarin.

Si Tarascon résume le Midi, Tartarin résume Tarascon. Il n'est pas seulement le premier citoyen de la ville, il en est l'âme, le génie, il en a toutes les belles fêlures. On connaît ses anciens exploits, ses triomphes de chanteur (oh! le duo de Robert le Diable à la pharmacie Bézuquet!) et l'étonnante odyssée de ses chasses au lion d'où il ramena ce superbe chameau, le dernier de l'Algérie, mort depuis, chargé d'ans et d'honneurs, conservé en squelette au musée de la ville, parmi les curiosités tarasconnaises.

Tartarin, lui, n'a pas bronché; toujours bonnes dents, bon oeil, malgré la cinquantaine, toujours cette imagination extraordinaire qui rapproche et grossit les objets avec une puissance de télescope. Il est resté celui dont le brave commandant Bravida disait: «C'est un lapin…

Deux lapins, plutôt! Car dans Tartarin comme dans tout Tarasconnais, il y a la race garenne et la race choux très nettement accentuées: le lapin de garenne coureur, aventureux, casse-cou; le lapin de choux casanier, tisanier, ayant une peur atroce de la fatigue, des courants d'air, et de tous les accidents quelconques pouvant amener la mort.

On sait que cette prudence ne l'empêchait pas de se montrer brave et même héroïque à l'occasion; mais il est permis de se demander ce qu'il venait faire sur le Rigi (Regina montium) à son âge, alors qu'il avait si chèrement conquis le droit au repos et au bien-être.