Trois jours après, il débarquait à Vilznau, au pied du Rigi. Comme montagne de début, exercice d'entraînement, le Rigi l'avait tent cause de sa petite altitude (1.800 mètres environ dix fois le Mont-Terrible, la plus haute des Alpines!) et aussi à cause du splendide panorama qu'on découvre du sommet, toutes les Alpes bernoises alignées, blanches et roses, autour des lacs, attendant que l'ascensionniste fasse son choix, jette son piolet sur l'une d'elles.
Certain d'être reconnu en route, et peut-être suivi, car c'était sa faiblesse de croire que par toute la France il était aussi célèbre et populaire qu'à Tarascon, il avait fait un grand détour pour entrer en Suisse et ne se harnacha qu'après la frontière. Bien lui en prit: jamais tout son armement n'aurait pu tenir dans un wagon français.
Mais si commodes que soient les compartiments suisses, l'Alpiniste, empêtré d'ustensiles dont il n'avait pas encore l'habitude, écrasait des orteils avec la pointe de son alpenstock, harponnait les gens au passage de ses crampons de fer, et partout où il entrait, dans les gares, les salons d'hôtel et de paquebot, excitait autant d'étonnements que de malédictions, de reculs, de regards de colère qu'il ne s'expliquait pas et dont souffrait sa nature affectueuse et communicative. Pour l'achever, un ciel toujours gris, moutonneux, et une pluie battante.
Il pleuvait à Bâle sur les petites maisons blanches lavées et relavées par la main des servantes et l'eau du ciel; il pleuvait à Lucerne sur le quai d'embarquement où les malles, les colis semblaient sauvés d'un naufrage, et quand il arriva à la station de Vitznau, au bord du lac des Quatre-Cantons, c'était le même déluge sur les pentes vertes du Rigi, chevauchées de nuées noires, avec des torrents qui dégoulinaient le long des roches, des cascades en humide poussière, des égouttements de toutes les pierres, de toutes les aiguilles des sapins. Jamais le Tarasconnais n'avait vu tant d'eau.
Il entra dans une auberge, se fit servir un café au lait, miel et beurre, la seule chose vraiment bonne qu'il eût encore savourée dans le voyage; puis une fois restauré, sa barbe empoissée de miel nettoyée d'un coin de serviette, il se disposa à tenter sa première ascension.
«Et autrement, demanda-t-il pendant qu'il chargeait son sac, combien de temps faut-il pour monter au Rigi?
—Une heure, une heure et quart, monsieur; mais dépêchez-vous, le train part dans cinq minutes.
—Un train pour le Rigi!… vous badinez!
Par la fenêtre à vitraux de plomb de l'auberge, on le lui montra qui partait. Deux grands wagons couverts, sans vasistas, poussés par une locomotive à cheminée courte et ventrue en forme de marmite, un monstrueux insecte agrippé à la montagne et s'essoufflant à grimper ses pentes vertigineuses.
Les deux Tartarin, garenne et choux, se révoltèrent en même temps lidée de monter dans cette hideuse mécanique. L'un trouvait ridicule cette façon de grimper les Alpes en ascenseur; quant à l'autre, ces ponts aériens que traversait la voie avec la perspective d'une chute de mille mètres au moindre déraillement, lui inspiraient toutes sortes de réflexions lamentables que justifiait la présence du petit cimetière de Vilznau, dont les tombes blanches se serraient, tout au bas de la pente, comme du linge étalé dans la cour d'un lavoir. Évidemment ce cimetière est là par précaution, et pour qu'en cas d'accident les voyageurs se trouvent tout portés.