Au premier pas dehors, Tartarin s'aperçut de son erreur. Pas le moindre incendie. Un froid de loup, la nuit profonde à peine éclaircie des torches de résine qu'on agitait ça et là et qui faisaient sur la neige de grandes traces sanglantes.

Au bas du perron, un joueur de cor des Alpes mugissait sa plainte modulée, un monotone ranz des vaches à trois notes avec lequel il est d'usage, au Rigi-Kulm, de réveiller les adorateurs du soleil et de leur annoncer la prochaine apparition de l'astre.

On prétend qu'il se montre parfois à son premier réveil à la pointe extrême de la montagne, derrière l'hôtel. Pour s'orienter, Tartarin n'eut qu'à suivre le long éclat de rire des misses qui passaient près de lui. Mais il allait plus lentement encore plein de sommeil et les jambes lourdes de ses six heures d'ascension.

«C'est vous, Manilof?… dit tout à coup dans l'ombre une voix claire, une voix de femme… Aidez-moi donc… J'ai perdu mon soulier.

Il reconnut le gazouillis étranger de sa petite voisine de table, dont il cherchait la fine silhouette dans le pâle reflet blanc montant du sol.

«Ce n'est pas Manilof, mademoiselle, mais si je puis vous être utile…

Elle eut un petit cri de surprise et de peur, un geste de recul que Tartarin n'aperçut pas, déjà penché, tâtant l'herbe rase et craquante autour de lui.

«Té, pardi! le voilà…» s'écria-t-il joyeusement. Il secoua la fine chaussure que la neige poudrait à frimas, mit un genou à terre, dans le froid et l'humide, de la façon la plus galante, et demanda pour récompense l'honneur de chausser Cendrillon.

Celle-ci, plus farouche que dans le conte, répondit par un «non» très sec, et sautillait, essayant de réintégrer son bas de soie dans le soulier mordoré; mais elle n'y serait jamais parvenue sans l'aide du héros, tout ému de sentir une minute cette main mignonne effleurer son épaule.

«Vous avez de bons yeux… ajouta-t-elle en manière de remerciement, pendant qu'ils marchaient à tâtons, côte à côte.