Seule, Mme Schwanthaler était venue vers son danseur, avec sa mine toute rose et riante de petite fée boulotte, et, prenant sa jupe deux doigts comme pour esquisser un pas de menuet: «Ballir… dantsir… très choli…» disait la bonne dame. Était-ce un souvenir qu'elle évoquait, ou la tentation de tourner encore en mesure? C'est qu'elle ne le lâchait pas, et Tartarin, pour échapper à son insistance, remontait sur le pont, aimant mieux se tremper jusqu'aux os que d'être ridicule.
Et il en tombait, et le ciel était sale! Pour achever de l'assombrir, toute une bande de «l'Armée du Salut» qu'on venait de prendre Beckenried, une dizaine de grosses filles à l'air hébété, en robe bleu marine et chapeaux Greenaway, se groupait sous trois énormes parapluies rouges et chantait des versets, accompagnés sur l'accordéon par un homme, une espèce de David-la-Gamme, long, décharné, les yeux fous.
Ces voix aiguës, molles, discordantes comme des cris de mouettes, roulaient, se traînaient à travers la pluie, la fumée noire de la machine que le vent rabattait. Jamais Tartarin n'avait entendu rien de si lamentable.
A Brunnen, la troupe descendit, laissant les poches des voyageurs gonflées de petites brochures pieuses; et presque aussitôt que l'accordéon et les chants de ces pauvres larves eurent cessé, le ciel se débrouilla, laissa voir quelques morceaux de bleu.
Maintenant, on entrait dans le lac d'Uri assombri et resserré entre de hautes montagnes sauvages et, sur la droite, au pied du Seelisberg, les touristes se montraient le champ de Grütli, où Melchtal, Fürst et Stauffacher firent le serment de délivrer leur patrie.
Tartarin, très ému, se découvrit religieusement sans prendre garde la stupeur environnante, agita même sa casquette en l'air par trois fois, pour rendre hommage au mânes des héros. Quelques passagers s'y trompèrent, et, poliment, lui rendirent son salut.
Enfin la machine poussa un mugissement enroué, répercuté d'un écho l'autre de l'étroit espace. L'écriteau qu'on accrochait sur le pont chaque station nouvelle, comme on fait dans les bals publics pour varier les contredanses, annonça Tellsplatte.
On arrivait.
La chapelle est située à cinq minutes du débarcadère, tout au bord du lac, sur la roche même où Guillaume Tell sauta, pendant la tempête, de la barque de Gessler. Et c'était pour Tartarin une émotion délicieuse, pendant qu'il suivait le long du lac les voyageurs du circulaire Cook, de fouler ce sol historique, de se rappeler, de revivre les principaux épisodes du grand drame qu'il connaissait comme sa propre histoire.
De tout temps, Guillaume Tell avait été un type. Quand, à la pharmacie Bézuquet, on jouait aux préférences et que chacun écrivait sous pli cacheté le poète, l'arbre, l'odeur, le héros, la femme qu'il préférait un de ces papiers portait invariablement ceci: