Il se sentit regardé et, sur-le-champ, retrouva son aplomb, comme un comédien devant les loges pleines.
«Monsieur désire?…
C'était le gérant qui l'interrogeait du bout des dents, un gérant très chic, jaquette rayée, favoris soyeux, une tête de couturier pour dames.
L'Alpiniste, sans s'émouvoir, demanda une chambre, «une bonne petite chambre, au moins», à l'aise avec ce majestueux gérant comme avec un vieux camarade de collège.
Il fut par exemple bien près de se fâcher quand la servante bernoise, qui s'avançait un bougeoir à la main, toute raide dans son plastron d'or et les bouffants de tulle de ses manches, s'informa si monsieur désirait prendre l'ascenseur. La proposition d'un crime à commettre ne l'eût pas indigné davantage.
—Un ascenseur, à lui!… à lui!… Et son cri, son geste, secouèrent toute sa ferraille.
Subitement radouci, il dit à la Suissesse d'un ton aimable: «_Pedibus_se_ cum jambis_se, ma belle chatte…» et il monta derrière elle, son large dos tenant l'escalier, écartant les gens sur son passage, pendant que par tout l'hôtel courait une clameur, un long «Qu'est-ce que c'est que ça?» chuchoté dans les langues diverses des quatre parties du monde. Puis le second coup du dîner sonna, et nul ne s'occupa plus de l'extraordinaire personnage.
Un spectacle, cette salle à manger du Rigi-Kulm.
Six cents couverts autour d'une immense table en fer à cheval où des compotiers de riz et de pruneaux alternaient en longues files avec des plantes vertes, reflétant dans leur sauce claire ou brune les petites flammes droites des lustres et les dorures du plafond caissonné.
Comme dans toutes les tables d'hôte suisses, ce riz et ces pruneaux divisaient le dîner en deux factions rivales, et rien qu'aux regards de haine ou de convoitise jetés d'avance sur les compotiers du dessert, on devinait aisément à quel parti les convives appartenaient. Les Riz se reconnaissaient à leur pâleur défaite, les Pruneaux à leurs faces congestionnées.