Pour donner à Sonia une exacte impression de la chose, il poussait de son creux le plus sonore un «Meuh…» formidable, qui s'enfla, s'étala, répercuté par l'écho de la roche. Les chevaux se cabrèrent: dans toutes les voitures les voyageurs dressés, pleins d'épouvante, cherchaient l'accident, la cause d'un pareil vacarme, et reconnaissant l'alpiniste, dont la capote à demi rabattue du landau montrait la tête à casque et le débordant harnachement, se demandaient une fois encore: «Quel est donc cet animal-là!

Lui, très calme, continuait à donner des détails, la façon d'attaquer la bête, de l'abattre et de la dépecer, le guidon en diamant dont il ornait sa carabine pour tirer sûrement, la nuit. La jeune fille recourait, penchée, avec un petit palpitement de ses narines très attentif.

«On dit que Bombonnel chasse encore, demanda le frère, l'avez-vous connu?

—Oui, dit Tartarin sans enthousiasme… C'est un garçon pas maladroit… Mais nous avons mieux que lui.

A bon entendeur, salut! puis, d'un ton de mélancolie; «Pas moins, ce sont de fortes émotions que ces chasses aux grands fauves. Quand on ne les a plus, l'existence semble vide, on ne sait de quoi la combler.

Ici, Manilof, qui comprenait le français sans le parler et semblait écouter le Tarasconnais très curieusement, son front d'homme du peuple coupé d'une grande ride en cicatrice, dit quelques mots en riant à ses amis.

«Manilof prétend que nous sommes de la même confrérie, expliqua Sonia à Tartarin… Nous chassons comme vous les grands fauves.

—Té! oui, pardi… les loups, les ours blancs…

—Oui, les loups, les ours blancs et d'autres bêtes nuisibles encore…

Et les rires de recommencer, bruyants, interminables, sur un ton aigu et féroce cette fois, des rires qui montraient les dents et rappelaient à Tartarin en quelle triste et singulière compagnie il voyageait.